Patrick Boucheron et l'iconographie politique

15.11.2017

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(image "View of the Sala della Pace with Ambrogio Lorenzetti's Allegory of Good Government, Effects of Good Government in the City and the Country, and Allegory and Effects of Bad Government in the City and the Country" par Steven Zucker (CC BY-NC-SA 2.0))

 

Le 16 octobre dernier, le célèbre historien médiéviste Patrick Boucheron, professeur au Collège de France de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècles », était de passage à l’Université de Montréal afin d’y présenter la conférence « Actualités de nos peurs. L’historien en état d’urgence ». Patrick Boucheron a notamment dirigé l’ouvrage Histoire mondiale de la France, il est également l’auteur de La mémoire d’Ambroise de Milan : Usages politiques et sociaux d’une autorité patristique en Italie (Ve-XVIIIe siècle), de Comment se révolter, ainsi que d’une dizaine d’autres titres.

 

Le volubile auteur a ouvert la conférence en évoquant la pérennité de l’iconographie lorsque son message transcende les époques. Selon lui, si une œuvre est suffisamment importante pour être préservée et restaurée, c’est qu’elle continue d’interpeller les contemporains : l’iconographie traverse ainsi les âges comme un rappel de ce qui a été et de ce qui doit être. La peinture s’écaille, mais la signification ne s’estompe pas.

 

Plus encore, l’iconographie joue-t-elle un rôle politique? Peut-elle être utilisée comme un avertissement pour les gouvernements? Un rappel de son devoir, de ses obligations et des attentes de son peuple? Pour Patrick Boucheron, les réponses sont affirmatives. En guise d’exemple, il examine de près le cas du palais de la République de Sienne où, en 1338, Ambrogio Lorenzetti a complété une peinture murale dont le but était de rappeler à la classe politique ce qu’elle ne voyait plus.

 

La fresque du Bon et du Mauvais gouvernement

 

Directement inspiré de son ouvrage Conjurer la peur : Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images, M. Boucheron propose une interprétation de la Fresque du Bon gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti directement en lien avec le système communal siennois de 1338. Cette œuvre décorant la Sala della Pace de la Palazzo Pubblico de Sienne, c’est-à-dire la salle où se réunissaient les magistrats, transforme ladite salle en un lieu d’image et de pouvoir, rappelant au gouvernement son rôle primordial et ses devoirs envers le peuple. La fresque jongle entre allégorie et réalisme afin de présenter deux réalités possibles : celle qui sera si le gouvernement est mauvais (mur est) et celle qui sera si le gouvernement est bon (mur ouest).

 

À leur entrée dans la salle, les magistrats font face au mur est (image) de la fresque, mur de désolation et de guerre, c’est-à-dire mur de l’avenir de Sienne si le gouvernement s’avère mauvais. Plus précisément, le magistrat voit d’abord se succéder les vices et la misère, un paysage urbain en ruines où personne ne travaille, où les personnages se battent entre eux et où les femmes y sont outragées. Cette section de l’œuvre a le devoir de rappeler au magistrat qu’un mauvais gouvernement ensauvage l’espace public, qu’un gouvernement injuste engendre la guerre et crée la désolation.

 

Le mur nord (image) est une allégorie du bon gouvernement. Il s’agit sans équivoque de la partie la plus iconique de la fresque, elle représente l’échappatoire au chaos et à la terreur du mur est. Le personnage le plus imposant (à droite) représente la commune, celle de gauche, la justice : la commune incarne l’État, et il n’y a pas d’État stable sans gouvernement juste. Finalement, la femme dévêtue de son armure, au centre, représente l’aboutissement d’une commune régie par un bon gouvernement : elle représente la paix. Son armure laissée derrière indique qu’elle a combattu le chaos.  Désormais, elle regarde vers le mur ouest, vers l’avenir, mais pour ce faire, elle a dû traverser un passé de désolation. La morale? Le gouvernement ne peut oublier ni effacer ses jours sombres; et pour avoir la paix, il faut avoir connu la guerre, et surtout, ne pas l’oublier.

 

À l’ouest (image) est représenté l’avenir d’une société sous la tutelle d’un bon gouvernement : la ville en paix se déploie sous le regard de la Paix (figure féminine mentionnée plus tôt). Boucheron affirme cependant qu’il s’agit d’une paix presque utopique. Lorenzetti y a représenté une version idéalisée de Sienne; tout le monde y travaille, on y joue au dé, on y lit des livres, on y danse, etc. Le magistrat qui regarde le mur ouest y verra chaque personnage veillant à ses propres occupations, discutant avec qui souhaite l’écouter. La leçon que doivent en tirer les magistrats (ou les spectateurs) est que si le gouvernement est bon, les citoyens seront à l’écart du danger et chacun pourra vivre en paix. Cela dit, la paix (mûr nord) garde ses yeux rivés sur ce paysage idéalisé et irréaliste : la paix voit son triomphe, mais également ses difficultés à atteindre une société si idéale.

 

La préservation de cette fresque au fil des époques trahit l’importance et la portée qu’elle a su maintenir. Pour Boucheron, l’entretien physique de la fresque fait preuve du fondement de l’œuvre qui a traversé les âges, l’avertissement est toujours d’actualité. Il a décrit cette œuvre comme une « mise en demeure » du gouvernement. Boucheron insiste sur la force politique des images; elles rappellent ce qu’on ne veut pas voir, mais une fois qu’on l’a vu, on ne peut l’oublier.

 

L’iconographie politique et le Conseil de sécurité de l’ONU

 

La fresque du bon et du mauvais gouvernement a beau daté de 1338, son message ne s’est jamais tu et les leçons iconographiques continuent d’orner les institutions modernes. Nous pouvons penser notamment à la fresque de la chambre du Conseil de Sécurité de l’ONU du norvégien Per Krohg. Les débats de la table ronde éclipsent bien souvent l’analyse de cette œuvre, mais Micheal Moore-Jones, étudiant au Yale-NUS College de Singapour, a écrit un article très complet et pertinent sur le sujet. Selon lui, l’oeuvre “Met l’accent sur les tensions entre les aspirations du Conseil de Sécurité et son passé conflictuel ; il s’agit d’un important rappel au Conseil que des changements radicaux sont parfois nécessaires, les ajustements superficiels ne suffisent pas.”

 

Quoi qu’il en soit, Moore-Jones remet en question l’apport de l’œuvre par son historicité : l’œuvre demeure issue du contexte de la Deuxième Guerre mondiale, son contenu est à double tranchant et sa symbolique est applicable aux aspirations de l’ONU si bien qu’à celles de l’État nazi. Il est maladroit, selon Moore-Jones, d’avoir opté pour une œuvre si peu adaptée à réalité contemporaine.

(image: "UN Security Council Chamber Mural" par Michelle Lee (CC BY-NC-ND 2.0))

 

Bien sûr, cette position peut se révéler discutable, voire controversée. Quoi qu’il en soit, ce sur quoi Boucheron insiste, si bien pour les fresques du XIVème que celles du XXème siècle, c’est sur le fait que les œuvres aient bel et bien une force politique. Il perçoit la « mise en demeure » des gouvernements par l’art comme une continuité qui transgresse le temps et qui se doivent de poursuivre son rôle auprès des élites.  

 

 

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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