Erin R. Graham: « Du multilatéralisme au volontarisme : la transformation de l’Organisation des Nations »

17.11.2017

(image: United Nations 01 par Tushar Dayal (CC BY-NC 2.0)) 

 

 

Dans les années 1980, on parlait de crise du multilatéralisme. Plusieurs remettaient en question l’efficacité de l’ONU et certains États semblaient même considérer de se retirer de l’organisation. Pourtant, nous voici en 2017 et l’ONU a plus de membres, détient un plus grand budget et possède un champ d’action plus étendu qu’à n’importe quel autre moment de son histoire. Bonne nouvelle pour l’ONU, certes, mais ce qui a permis à l’organisation de croître malgré cette période de crise a aussi engendré d’importantes conséquences sur l’organisation et sa gouvernance.

 

Dans sa conférence « From Multilateralism to voluntarism : Transforming the United Nations », Erin R. Graham de l’Université de Drexel explique qu’un important changement s’est opéré dans le financement de l’ONU. Ce changement aurait assuré des fonds à l’organisation pour poursuivre ses activités, mais l’aurait également éloigné du multilatéralisme. Ce changement est un accroissement des fonds réservés dans le budget de l’ONU et de ses agences.

 

Traditionnellement, son budget était financé par des contributions obligatoires et volontaires des États. Ces deux types de financement sont compatibles avec le multilatéralisme de l’organisation puisque les fonds étaient toujours mis en commun. Ceci impliquait que les décisions quant à l’utilisation des fonds de l’ONU étaient prises collectivement ce qui en retour limitait le poids des États puissants dans la gouvernance de l’Organisation internationale.

 

Depuis les années 1980, un autre type de financement a crû en importance dans le budget de l’ONU, il s’agit du financement volontaire réservé. Lorsqu’un État fait don de fonds réservés à l’ONU, il peut imposer des restrictions sur l’utilisation que l’organisation en fera. Ces restrictions sont majoritairement très strictes étant liées à des projets spécifiques et des pays précis. Les décisions quant à l’utilisation des fonds ne sont donc plus prises collectivement et les pays puissants sont moins limités quant à leur poids dans la gouvernance de l’ONU. Sans ce caractère collectif et égalitaire, le multilatéralisme serait compromis. 

 

L’ampleur de ce phénomène n’est pas à sous-estimer. Alors que dans les autres organisations internationales, le financement réservé constitue environ 30 % de leur budget, ce pourcentage s’élève à 70 % pour l’ONU. Ainsi, une forte majorité des fonds pour les activités opérationnelles de développement de l’organisation provient de ce type de financement réservé.

 

Une conséquence de cette tendance est que les projets de développement de l’ONU dépendent de l’intérêt des pays donateurs. Les agences onusiennes ont beau planifier une intervention humanitaire ou un projet de développement, s’ils ne parviennent pas à susciter l’intérêt de suffisamment de donateurs, le projet tombe à l’eau. Certains pourraient y voir une sorte de marchandisation de la gouvernance mondiale.

 

Mme Graham hésite cependant à se prononcer à savoir si cette transformation est un changement positif ou négatif. Elle souligne d’abord qu’il ne s’agit pas de la fin du multilatéralisme onusien, mais plutôt d’une superposition de pratiques volontaristes sur des fondations organisationnelles qui demeurent inspirées du multilatéralisme. En effet, les déclarations, la définition de normes internationales et plusieurs décisions sont toujours sous la responsabilité de l’assemblée générale qui possède un membership universel et où chaque État a, en principe, le même poids.

 

De plus, comme l’ont mentionné certaines personnes dans l’assistance, le volontarisme a l’effet d’augmenter le volume des fonds pour le développement de l’ONU tout en apportant une certaine transparence quant à l’allocation de ces ressources. À tort ou à raison, le processus décisionnel des agences de l’ONU est plus facile à retracer lorsque les décisions sont contraintes par les restrictions imposées par les pays donateurs.

 

Difficile de connaître les conséquences de cette transformation qui s’opère dans l’appareil onusien. Jusqu’à quel point le multilatéralisme est-il compromis? De quelle manière l’activité onusienne en est-elle affectée? Quelles implications pour les pays en développement? Une chose est certaine, la gouvernance de l’ONU change, pour le mieux ou pour le pire.  

 

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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