La crise des Rohingyas, entre discours et violence

07.12.2017

 

 

SMLXL

(image "Burma/Myanmar: Urgent humanitarian needs in Rakhine" par Mathias Eick EU/ECHO January 2013 ((CC BY-NC-ND 2.0)) 

 

«Ceux qui couraient ont été tués à coups de machette. D’autres sont tombés sous les balles de l’armée ». Voici les mots frappants de Master Kamal, enseignant de 53 ans, survivant du massacre du 25 août dernier au village d’Aung Sit Pyin dans l’État Rakhine. Ce témoignage nous donne un bref aperçu des violences qui ont eu cours d’août à septembre dans tout l'Ouest du Myanmar. Les photos satellites présentées par le New York Times nous en montrent un lourd portrait: plus de 200 villages Rohingyas auraient été brûlés. Cette répression, qui serait l'œuvre de l'armée birmane, a poussé plus d'un demi-million de Rohingyas à quitter le Myanmar pour se réfugier au Bangladesh. Ce contexte de guerre n'a malheureusement rien de surprenant selon l'intellectuel et activiste Maung Zarni. Durant son allocution à la conférence du 21 novembre intitulée Rohingya in Peril: Crisis in Myanmar organisée par le MIGS (Montreal Institute of Genocide et Human Rights Studies), il affirme que ces évènements s'inscrivent dans un contexte de répression qui dure depuis environ 40 ans.

 

Face à ces épisodes violents, on peut souligner, humblement, deux niveaux de discours concernant la crise des Rohingyas, qui auraient des rôles et des effets différents. Le premier serait au niveau international, où les acteurs étatiques se prononcent sur ces évènements violents, le deuxième serait sur ce qui se passe sur le terrain, ou du moins, sur les discours qui circulent depuis longtemps au Myanmar. Le contraste que je voudrais souligner semble anodin, mais il servira à montrer qu'on accorde trop d'importance à un niveau plutôt qu'à l'autre; l'un étant surmédiatisé, l'autre, presqu'ignoré. D'un côté, il semble y avoir les discours des dirigeants internationaux réitérant, face aux violences, l'importance des droits humains. Ces discours, résonnant entre les murs des cabinets et des assemblées, n'ont laissé place à aucune mission d'intervention en début de crise pour tenter d'arrêter les massacres. De l'autre côté, il y a les discours incendiaires, de haine, infériorisant les Rohingyas. Ces derniers circulent depuis longtemps au Myanmar, et semblent avoir participé aux violences de masse. D'un côté, des mots qui flottent sur la scène internationale; de l'autre, des mots qui auraient participé de manière hautement effective à la stigmatisation de l'Autre Rohingya, justifiant son meurtre.

 

La crise des Rohingyas sur la scène internationale

 

Après la médiatisation des violences commises à l'égard des Rohingyas, les représentants des États au niveau régional et international ont commencé à prendre position sur les évènements. On dit prendre position, car même s'il semble y avoir presqu'unanimement une dénonciation des violences, l'usage de termes spécifiques par les acteurs internationaux pour qualifier la situation témoigne de leur niveau de volonté politique à agir. Certains vont parler de nettoyage ethnique comme les États-Unis ou le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, d'autres vont qualifier la situation de véritable génocide comme certaines ONG et le gouvernement français. D'autres encore, comme le Canada, évitent ces deux termes pour parler simplement de violence, appelant les autorités locales à arrêter tout acte de répression envers les civils. Ce choix de concept, entre génocide ou nettoyage ethnique, n'est pas anodin. Le droit international est en effet beaucoup plus restrictif quand on parle de génocide. L'utilisation de cette notion appelle, en théorie, tous les États signataires de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (ONU 1948) à prévenir et à protéger les civils. La convention stipule que «les parties contractantes s'engagent à prévenir et punir le génocide ».

 

On semble donc en général préférer l'usage du terme nettoyage ethnique, qui n'est pas un terme juridique en droit international, pour désigner les violences commises au Myanmar. Des militants birmans comme Zarni, qui luttent pour la cause des Rohingyas, regrettent ce choix. Ce dernier aurait souhaité qu'une aide directe soit venue pour prévenir ou arrêter les violences à l'encontre des civils.

 

On peut arriver au constat que les discours de dénonciation au nom des droits humains n'engagent finalement en rien les États à venir en aide aux victimes. Discours sans effet direct pour celles et ceux qui ont vécu, et vivent toujours, les horreurs des massacres.

 

Le discours violent: la haine de l'Autre

 

Penchons-nous sur un autre type de discours plus local qui semble avoir eu beaucoup d'effets concrets et dévastateurs au Myanmar. Selon l'analyse de Zarni, une rhétorique islamophobe est propagée par plusieurs leaders d'opinion et membres des institutions militaires et étatiques au Myanmar. L'activiste nous rappelle que les évènements récents sont loin d'être isolés; ils s'inscrivent dans un processus social et politique qui dure depuis près de 40 ans. La rhétorique incendiaire antimusulmane, et particulièrement anti-Rohingyas (ethnie musulmane, parmi d'autres), est portée autant par des groupes de moines bouddhistes extrémistes que par des représentants de l'armée et de l'État. Le discours du moine Wirathu est particulièrement saillant à cet effet. On peut y voir un procédé typique des idéologies appelant à la violence. Wirathu désigne les Rohingyas comme menace à la nation birmane. Ces derniers seraient coupables de crimes horribles (récits de viols et de meurtres commis par les Rohingyas) et seraient en tout point inférieurs aux vrais citoyens birmans. Ce leader d'opinion a affirmé entre autres, maintes fois sur la place publique, qu'il fallait «protéger la race et la religion birmane face aux "kalars"». Il lance ainsi des appels alarmistes à la population birmane: «Si nous sommes faibles, notre terre deviendra musulmane». Les Rohingyas sont conçus dans ce discours comme envahisseurs, portant atteinte à l'intégrité du territoire birman. On souhaite ainsi renforcer la différence entre le nous et le eux. Ce eux ou cet autre (Rohingyas) est construit comme figure ennemie pour ensuite justifier la violence qu'on peut commettre à son égard. 

 

Spécialiste des violences de masse, Jacques Sémelin présente dans son livre «Purifier et détruire» la gravité de ce genre de construction discursive. Il défend entre autres «l'idée que le massacre procède avant tout d'une opération de l'esprit: une manière de voir un «Autre», de le stigmatiser, de le rabaisser, de l'anéantir avant que de le tuer vraiment» (Sémelin 2005: 27). Une analyse détaillée du discours (qui ne peut être entreprise ici) pourrait probablement illustrer le fait qu'au sein de la société birmane, cette manière de concevoir l'«autre» Rohingyas a constitué un discours dominant, qui a pu servir de justification et de rationalisation de la violence chez les bourreaux. Ce discours a probablement un grand rôle à jouer dans la crise, d'où l'importance de l'étudier pour le comprendre dans toute sa gravité. On peut ainsi tenter de saisir l'impact concret que cette construction discursive a pu avoir sur des milliers d'individus déplacés et tués.

 

Finalement, qu'en est-il?

 

Si les discours venant des représentants d'États ont pour la plupart dénoncé les violences envers les Rohingyas, le choix du terme nettoyage ethnique peut servir à se prémunir de les aider directement. Pour les acteurs internationaux, on semble simplement faire face à un nouvel enjeu stratégique. Devant ces violences de masse s'ouvrent les rideaux de la scène internationale, là où la joute sémantique s'active, où le grand discours humanitaire sert d'écran de fumée à ce fameux jeu de la représentation des intérêts politiques et économiques. Finalement, ce jeu l'emporte sur le devoir qu'auraient les États à agir pour protéger les populations civiles, tel que stipulé dans les conventions qu'ils ont eux-mêmes signées.

 

Il peut être ainsi problématique de toujours focaliser notre attention sur les discours des dirigeants internationaux. Ces allocutions gouvernementales demeurent importantes et légitimes à certains égards, mais leur surmédiatisation peut faire ombrage à l'importance qu'ont les discours violents sur le terrain. Il semble que devant l'étendue de la crise, il pourrait être préférable de se pencher sur ces discours appelant à la violence qui peuvent préparer le terrain pour des atrocités sans nom. De plus, ce type de discours violent est loin de n'exister qu'au Myanmar...

 

Au final, réalisons que cette crise laisse derrière elle des vies détruites, des villages ravagés, des communautés dissipées, des liens brisés. Drames qui méritent, au moins, notre attention.

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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