Le centenaire de la révolution d’Octobre : entre déception et nostalgie

11.12.2017

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(image: Political Posters USSR 70s and 80s par NichoDesign  (CC BY 2.0))

 

 

Il y a 100 ans : la révolution russe

 

Le 7 novembre dernier (25 octobre sur le calendrier russe), cela faisait exactement 100 ans que les bolchéviques avaient pris d’assaut le palais d’Hiver de St-Pétersbourg, marquant ainsi l’achèvement d’une série de révolutions anti-tsaristes et l’avènement du premier État communiste, l’Union des républiques socialistes soviétiques (U.R.S.S).

 

Si le centenaire de la révolution passe inaperçu sous les radars médiatiques et gouvernementaux, il n’en demeure pas moins qu’elle est toujours bien ancrée dans l’imaginaire collectif mondial, de même que chez les habitants des ex-pays soviétiques. Pour ce qui est du milieu académique, les livres, les colloques et les conférences abondent sur le sujet : les chercheurs et chercheuses de partout profitent de l’occasion pour porter à cet événement un  regard nouveau, ainsi qu’une toute nouvelle interprétation. 

 

Parmi les nombreux événements des derniers mois, deux conférences ont retenu notre attention.

 

D’abord, celle de Michel Roche, professeur de sciences politiques à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), présentée dans le cadre du colloque La grande révolution d’Octobre 100 ans plus tard (organisé par le CEIM de l’UQAM). M. Roche est l’auteur de Thérapie de choc et autoritarisme en Russie : La démocratie confisquée (2000) et le directeur de Regards critiques sur la Russie des années 2000 (2014). Il a également écrit plusieurs articles sur la question politique russe, notamment dans les revues Organisations et territoires ainsi que Bulletin d’histoire politique. Dans le cadre du colloque du CEIM, il a principalement présenté l’opinion publique des Russes d’aujourd’hui face à leur perception de la révolution d’octobre ou de l’URSS en général.

 

Ensuite, le professeur au département d’histoire de l’Université de Montréal, Yakov Rabkin a présenté le 7 novembre 2017, jour du centenaire de la Révolution, une conférence sur la mémoire russe de la Révolution d’Octobre. Cette présentation s’est faite de la cadre du mois sur la Russie du département de littératures et langage du monde de l’Université de Montréal. Natif de Leningrad et spécialiste de la Russie contemporaine, le professeur Rabkin à parlé de la nostalgie actuelle des Russes envers leur passé soviétique. Il critique aussi le manque de médiatisation, qu’en elle n’est pas démagogique, de la Révolution Russe et de l’URSS. Il rappelle aussi les bienfaits et l’héritage de l'ex-URSS à l’internationale, mais aussi des dangers d’une alternative au capitalisme dans le monde. 

 

 

Du communisme au capitalisme : une transition ratée?

 

La chute du communisme en Russie avait engendré une frénésie générale et un certain enthousiasme quant à l’instauration du libéralisme. Cela dit, d’après Y. Rabkin, les Russes ont tôt fait de constater que libéralisme n’était pas aussi prodigieux que ce qu’ils avaient anticipé : les années 90 ont engendré une grande démodernisation, des pertes d’emplois considérables ainsi qu’un grave accroissement de la pauvreté. Selon Rabkin, le taux de pauvreté en Russie se serait multiplié par 10 entre 1989 et 1999. Aujourd’hui, M. Roche affirme que le taux d’inégalité en Russie aurait atteint un point très similaire à celui de 1905, année du tristement célèbre Dimanche rouge et de la première révolution en Russie. Dans cet esprit, l’opinion publique envers Boris Eltsine, le « libérateur » qui avait tout mis en œuvre pour accélérer le démantèlement du PCUS (Parti Communiste de l’Union soviétique) et qui proposait le libéralisme comme une solution aux maux de l’héritage soviétique, a considérablement changé depuis les années 1990. Les Russes d’aujourd’hui témoignent d’une profonde haine envers le premier Président de la fédération; le « libérateur » est devenu, dans les esprits, le condamnateur de l’avenir russe. 

 

Le gouvernement libéral russe avait néanmoins tenté de s’assurer un soutien politique par la création d’une base bourgeoise (des propriétaires privés) qui puiserait ses intérêts dans le capitalisme libéral. Pourtant, force est de constater que même avec cette « thérapie de choc » (M. Roche), le gouvernement n’a pas réussi à s’assurer le soutien idéologique de sa population. Selon M. Roche, encore à ce jour, la majorité des Russes auraient une opinion défavorable à la privatisation des entreprises. Nonobstant ses efforts considérables, le gouvernement russe ne parvient pas à faire tourner l’opinion publique en faveur du libéralisme en place depuis 1991. Au contraire, dans un climat global où se fragilise la démocratie, de surcroit dans une Russie aussi socialement instable qu’au début du XXe siècle, l’appartenance idéologique populaire tend à renouer avec un passé certes conflictuel, mais plus stable et égalitaire.

 

 

 (image: Cruiser Aurora par Daniel Enchev (CC BY-NC 2.0))

 

 

Gouvernement libéral, population nostalgique?

 

En dépit de l’image péjorative de la révolution d’Octobre que le gouvernement essaie de promouvoir, les statistiques montrent que l’opinion publique actuelle est plutôt positive en ce qui a trait à ladite révolution. Le jour du 7 novembre 2017 à Saint-Pétersbourg, des milliers de personnes sont allés spontanément jeter des fleurs rouges au pied du croiseur Aurora (navire symbole de la révolution d’Octobre) en guise commémoration, alors qu’aucune initiative gouvernementale n’avait été organisée à cet égard. Au contraire, le gouvernement tend à passer sous silence la centenaire de la révolution d’Octobre, aujourd’hui appelé « fête de la concorde et de la réconciliation ». Pourtant, cela n’a pas empêché la tenue de cet acte populaire et spontané, « Monsieur et madame tout le monde » a bel et bien jeté ces fleurs, le peuple a commémoré l’événement indépendamment de toute institution (Y. Rabkin). 

 

Comment expliquer un tel attachement populaire à la révolution d’Octobre, alors que le gouvernement russe lui-même tente par tous les moyens de passer sous silence ce souvenir national? 

 

Pour nos deux intervenants, cette nostalgie est la résultante de la déception générale face aux promesses du capitalisme libéral et de la privatisation. Chez les jeunes particulièrement, le gouvernement actuel est perçu comme arbitraire et injuste, de facto, l’idée même du concept de révolution (sans même qu’elle soit d’ordre communiste) est attrayante et admirée (M. Roche). 

 

Chez les plus âgés, la population a un souvenir somme toute favorable de l’U.R.S.S. Outre la réputation oppressive qu’on lui attribue, il n’en demeure pas moins qu’elle était le symbole d’une certaine gloire nationale; les avancées dans les domaines scientifiques, militaires, d’éducation, de droit, de justice sociale, etc. ont façonné un imaginaire collectif positif envers le régime communiste. Or, c’est ce souvenir collectif des bienfaits du régime en corrélation avec les difficultés actuelles qui génère cette nostalgie à grande échelle de l’U.R.S.S. Plus encore, c’est cette nostalgie d’un grand pays et d’une vie meilleure qui serait au cœur de l’inflexibilité de l’opinion publique et de cette commémoration populaire (non officielle) de la révolution d’octobre (Y. Rabkin).

 

De façon plus générale, les statistiques présentées par M. Roche ont montré que l’antipathie envers le communisme et ses dirigeants s’est estompée au fil des années. Le cas le plus étonnant est sans équivoque celui de l’opinion de Staline: de plus en plus de Russes perçoivent Staline comme la continuité d’un régime légitime, le taux de Russes croyant les crimes de Staline excusables s’est accru considérablement entre les années 90 et 2017, passant de 7% à 25% des répondants (M.Roche).

 

 

Ouvrir la porte à la contre-histoire?

 

Somme toute, la réinterprétation de la révolution d’Octobre chez la population russe ainsi que chez les chercheurs pave à voie à une remise en question de la vision globale de l’U.R.S.S. Rabkin parle de l’émergence d’une nouvelle vision de l’histoire soviétique, nuancée et positive. Une vision qui sort de l’ombre des promesses des États libéraux. La Russie et l’ancien U.R.S.S ont marqué l’histoire non seulement comme un régime autoritaire et oppressant, mais également comme un objet d’innovation qui a inspiré (et inspire toujours) d’autres pays, notamment en ce qui a trait à la justice sociale. Elle a notamment eu une grande influence sur la politique de Franklin D. Roosevelt (avec le New Deal des années 30 et le New Bill of Rights de 1944). Sans dire que l’U.R.S.S était l’apogée de la réussite sociale, on peut quand même lui reconnaître quelques réussites qui ont eu une influence positive sur le reste du monde.

 

Quoi qu’il en soit, reste que le fait de remettre en question l’héritage soviétique, c’est aussi remettre en question ses innovations. Parallèlement, c’est mettre en doute le système capitaliste. D’une perspective mondiale, cette remise en question de la transition russe peut-elle avoir une plus grande portée? 

 

Au cours des décennies 1990 et 2000, le nombre de conflits mondiaux a certes diminué et nous avons observé une croissance du nombre de pays démocratiques, mais il n’en demeure pas moins que la tendance ne se maintient plus. Jennifer Welsh, conseillère spéciale du Secrétaire Général de l’ONU, affirme, dans son essai Le retour de l’histoire, que le nombre de morts causé par la guerre s’est multiplié entre 2008 et 2014, que la répartition des richesses n’est absolument pas stable et que face à l’instabilité croissante, les questions se multiplient quant à la viabilité de la démocratie libérale.

 

 

Aujourd’hui, la Russie. 

 

Dans son ouvrage, Jennifer Welsh rappelle aussi le discours de 2005 de Vladimir Poutine dans lequel ce dernier affirmait au peuple russe que la chute de l’URSS était sans doute « la plus grande catastrophe politique » du XXe siècle. Elle fait aussi le parallèle entre la stratégie politique russe actuelle et celle de l’URSS, c’est-à-dire une stratégie basée sur l’« autocratisme à l’intérieur et [la] démonstration de force à l’extérieur » (1) en plus de faire preuve d’une grande hostilité envers les principes occidentaux. 

 

Assiste-t-on à l’éclosion d’une « guerre froide 2.0 » comme l’entend Welsh? La question est valable. Quoi qu’il en soit, il est d’autant plus fascinant de constater que ce retour est la résultante d’une déception envers un système politique pourtant si « irréprochable » du point de vue occidental. 

 

Au final, 100 après la révolution d’Octobre et 26 ans après la chute de l’U.R.S.S, que peut-on dire des régimes totalitaires communistes et démocratiques libéraux? Qu’est-ce que le cas russe peut nous apprendre sur la viabilité de ces deux systèmes? La Russie, tel que présentée par Yakov Rabkin et Michel Roche, est-elle une preuve de la précarité du libéralisme? Le monde peut-il admettre que certains peuples se considéraient plus heureux sous un système communiste et totalitaire? Le système international doit-il en tirer des leçons? Pour Rabkin, la situation actuelle en Russie est une matière à réflexion plus globale sur la viabilité de la démocratie libérale. La chute de l’U.R.S.S n’était peut-être pas la fin de l’histoire comme l’entendait Francis Fukuyama (2). La démocratie libérale, quant à elle, n’est peut-être pas aussi irréprochable qu’on le croyait. Quoi qu’il en soit, la précarité actuelle de la Russie n’est qu’un petit échantillon d’une réflexion plus globale sur le système international dans sa généralité.

 

 

(1) Welsh, Jennifer. 2016. The Return of History. Toronto: House of Anansi Press: 173.

 

(2) Fukuyama, Francis. 1989. « The End of History ». The National Interest  (16): 3-18

 

 

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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