Quand la danse folklorique devient un enjeu politique: Trudeau, Shen Yun et le régime chinois

25.01.2018

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(image: Skyline College China Dance Showcase par The Skyline View  (CC BY 2.0))

 

 

 

Shen Yun est un spectacle qui allie danse et musique traditionnelle pour faire rayonner la civilisation chinoise ancestrale.

 

Lors du mois de janvier, ce groupe était à Montréal le temps de cinq représentations et malgré l’opposition du gouvernement chinois, ce show est ouvertement soutenu par le Canada : la Gouverneure générale Julie Payette et le Premier ministre Justin Trudeau adressent un mot aux spectateurs dans le programme du spectacle.

 

Alors que le gouvernement fédéral tente d’approfondir les relations commerciales avec la Chine du fait de l’effacement des États-Unis et des difficultés de l’ALENA, ce soutien officiel à une œuvre faisant autant polémique ne met-il pas en danger le rapprochement sino-canadien ?

 

Et ne peut-on pas voir dans ce soutien officiel une critique du gouvernement chinois dont les pratiques vont à l’encontre des droits de l’homme ? 

 

 

Un spectacle très controversé 

 

Shen Yun est loin de faire l’unanimité, non par sa performance artistique, mais plutôt à cause de son penchant politique affiché. Le spectacle est organisé par des adeptes du Falun Gong (ou Falun Dafa), pratique spirituelle interdite en Chine, car considérée comme une secte. Le gouvernement chinois a d’ailleurs tenté à plusieurs reprises d’intimider la compagnie lors de ses tournées. Les diplomates chinois ont aussi tenté de faire pression sur les autorités des pays hôtes du spectacle afin de faire annuler les représentations ; cette stratégie semble n’avoir réussi qu’en Corée du Sud au nom de la bonne entente entre Beijing et Séoul. 

 

Le comportement des autorités chinoises n’est pas surprenant, car le message politique de Shen Yun est clamé haut et fort durant la représentation : le gouvernement chinois réprime ceux qui tentent de perpétuer la culture ancestrale chinoise et toute spiritualité, y compris les adeptes du Falun Dafa. Shen Yun critique le gouvernement et le parti communiste (PCC) qui répriment les religions depuis des décennies et violent systématiquement les droits de l’homme. On voit d’ailleurs dans une scène du spectacle des étudiants du Falun Dafa se faire arrêter et violenter par des individus en uniforme noir orné d’un symbole rouge ressemblant étrangement à la faucille et au marteau, emblème du communisme. 

 

On peut alors comprendre facilement pourquoi le message porté par Shen Yun pousse le gouvernement chinois à y mettre un terme ; le spectacle appel indirectement à la contestation contre le régime autoritaire. 

 

 

Un spectacle soutenu par Trudeau

 

Ce qui est cependant surprenant c’est qu’à la fin du programme distribué avant la représentation, on y retrouve un mot de la Gouverneure générale Julie Payette ainsi que du Premier ministre Justin Trudeau adressé aux spectateurs canadiens. Cela signifierait-il que le Canada conteste la légitimité du gouvernement chinois et souhaiterait ainsi le renverser ? 

 

Alors que Trudeau, accompagné de plusieurs ministres, revient à peine d’un voyage officiel en Chine de quatre jours en décembre 2017, ce soutien à Shen Yun ne renie-t-il pas les efforts du Premier ministre pour rendre le Canada plus attractif ? Trudeau s’étant rendu à Beijing pour parler de libre-échange et de tourisme, espérant augmenter les investissements chinois au pays. 

 

Même si le spectacle n’est pas nouveau – il a été créé en 2006 et est venu pour la première fois au Canada en 2010 – il peut paraitre surprenant que le Premier ministre affiche son soutien pour un projet artistique qui critique ouvertement un État avec qui le Canada espère faire des affaires. 

 

 

 

(image: Falun Gong Practitioners Directing Attention To Human Rights Issues In China

par William Murphy (CC BY-SA 2.0))

 

 

 

Intérêts économiques vs. les droits de l’homme 

 

Ce type de pratiques n’est cependant pas si anormal ; il est courant de voir des intérêts commerciaux côtoyer des oppositions idéologiques profondes. Car si les représentants d’un État démocratique se doivent de critiquer le non-respect des droits de l’homme et les pratiques autocratiques des régimes autoritaires – tel que le gouvernement de Xi Jinping – cela n’empêche pas pour autant la poursuite d’intérêts matériels. Notons que Trudeau a préféré poursuivre un agenda économique et commercial lors de la visite officielle, reléguant les droits de l’homme à un rôle plus que marginal – même Harper, lors de sa visite en Chine de 2009, avait été plus vocal sur le respect des droits de l’homme et des libertés individuelles. On sent un vent de pragmatisme économique de la part du Premier ministre actuel qui pousse les besoins commerciaux du Canada au-devant de la scène. Ceci est d’autant plus vrai alors que les échanges avec les États-Unis, depuis l’arrivée de Trump à la Présidence américaine, battent de l’aile. 

 

Trudeau avait pourtant assuré que sa visite en Chine serait d’abord l’occasion de parler des droits de l’homme avec son homologue. Ce ne fut pas le cas. Si le Premier ministre a déclaré a posteriori en avoir discuté en privé avec Xi, cela n’engage en rien le Secrétaire Général du Parti Communiste Chinois. Et il est peu probable que les autorités chinoises auraient autorisé Trudeau à le faire devant une foule - cela aurait mis fin aux tentatives de rapprochement entre les deux pays. Parler des droits de l’homme en Chine est donc une tentative vaine. 

 

 

Des critiques vaines

 

Les critiques ouvertes de Trudeau à l’encontre des pratiques violentes et répressives du gouvernement chinois faites au Canada ou ailleurs en Occident n’ont pas plus de portée sur la Chine. On peut s’imaginer que ces déclarations ont peu de chances d’être relayées sur le territoire chinois alors que la censure des médias y fait toujours rage. De plus, le Canada est une petite puissance ; ses critiques envers le régime chinois n’ont donc que très peu de portée sur la scène internationale. La balance commerciale entre Ottawa et Beijing est aussi à l’avantage de l’Empire du Milieu. Xi ne se sent donc pas obligé de libérer les citoyens canadiens détenus en Chine dans des circonstances floues ou d’ajuster sa politique interne. Le rapport de puissance ne joue malheureusement pas en faveur d’Ottawa, ni dans la promotion des droits de l’homme, ni dans le domaine du commerce. 

 

Si un gouvernement étranger souhaite inciter au changement dans un pays tiers, sa capacité à le faire est question de lieu et de puissance. Alors que les critiques de Trudeau envers la gouvernance chinoise n’ont que peu d’implications lorsque celles-ci sont exprimées au pays (elles sont d’ailleurs souvent édulcorées), elles auraient sûrement été mal venues si elles avaient été tenues en Chine – surtout dans l’optique de rendre les échanges plus équitables entre le Canada et son deuxième plus gros partenaire commercial.  Si Trudeau veut donner des leçons à la Chine, le Canada doit d’abord faire le poids par rapport au géant asiatique. 

 

 

Techniques d’influence indirectes 

 

Le gouvernement canadien peut tout de même essayer de faire pencher la balance en sa faveur. Le Canada peut user de son statut de petite puissance pour promouvoir un changement sur la scène internationale à travers les organisations internationales telles que l’ONU, se positionnant ainsi comme bon élève de la communauté internationale. Mais la Chine ne semble pas réceptive. 

 

Des techniques plus informelles seront alors plus efficaces pour engendrer un changement en Chine. Afin de ne pas remettre en cause ses relations déjà peu chaleureuses avec Beijing, Ottawa doit se contenter de soutenir un changement de régime de manière indirecte. Shen Yun apparait alors comme une piste de solution. Ce spectacle serait ainsi une manière efficace pour favoriser un changement de régime en Chine qui viendrait de l’intérieur ; des centaines de Chinois se rendent à l’étranger pour assister à la représentation de la troupe de danse. Il est possible de croire que ces individus sont déjà convaincus par le message présenté durant la représentation. S’ils ne sont pas déjà des adeptes du Falun Dong, ces spectateurs sont d’autant plus de personnes qui grossissent les rangs d’une possible opposition au régime chinois. 

Bien sûr, quand Trudeau soutient Shen Yun par le biais de son mot aux spectateurs, il insiste sur le caractère artistique et historique du spectacle et non sur son volet politique. Rien ne laisse percevoir un soutien direct au Falun Gong et sa remise en cause du gouvernement chinois. Mais il serait naïf de croire que le gouvernement Trudeau n’est pas au courant du projet politique de la troupe. Celui-ci promet en effet plus de liberté pour les Chinois, mais aussi promeut la démocratisation, pluralisation et libéralisation de la Chine, ce qui fait grandement l’affaire de l’Occident et des intérêts économiques du Canada. De plus, on ne sait si le soutien à la troupe s’arrête à un mot d’encouragement dans le programme officiel.

 

 

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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