Le retrait de Trump de l’accord nucléaire iranien et la suite des choses en 7 questions

17.05.2018

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 (image: "Donald Trump" par Gage Skidmore (CC BY-SA 2.0))

 

 


Donald Trump a annoncé la semaine dernière qu’il retirerait les États-Unis de l’entente nucléaire iranienne.

 

Cet accord avait été conclu à Vienne, en Autriche, en 2015 entre Téhéran, les 5 membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et l'Allemagne (5+1). D’après l'accord, l'Iran avait renoncé à son programme nucléaire et accepté l'inspection de ses installations par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) en échange de la levée des sanctions économiques à son endroit qui avaient fait des ravages sur l’économie iranienne.

 

Le départ des États-Unis signifie-t-il pour autant la fin de l’entente? Voici une série de questions et leurs réponses pour mieux comprendre les enjeux entourant le retrait annoncé par Trump des États-Unis de cet accord, sa survie ainsi que la situation sociopolitique et économique actuelle en Iran.

 

 

 

1. Pourquoi Donald Trump dénonce-t-il l’accord depuis sa campagne électorale?

 

Pour Donald Trump, la perspective d’un bon accord est différente de celle signée durant le mandat d’Obama. Trump avait déjà qualifié l’accord de « désastreux » et de « gênant » et il accuse l’Iran depuis longtemps de ne pas adhérer à l’esprit de l’accord. Par l’esprit de l’accord, Trump fait référence à au moins deux facteurs : 1) le militarisme iranien dans le cadre des aventures militaires en Syrie et au Yémen ainsi que le soutien armé et financier que donne l’Iran à Hezbollah au Liban ; 2) Le programme de missile balistique que l’Iran continue à développer. Cependant, ces deux facteurs ne font pas fait partie de l’entente signée en 2015.

 

 

2. Trump accuse l’Iran de continuer son programme nucléaire malgré l’accord. Cette accusation est-elle fondée ?


Non, les accusations ne tiennent pas la route. Il est vrai que l’Iran avait réuni tous les éléments pour acquérir la bombe nucléaire - et les accusations de Netanyahou ne dévoilent rien de nouveau. Cependant, depuis l’accord nucléaire de 2015, les mécanismes de vérification mis en place par le 5+1 de concert avec l’AIEA démontrent que l’Iran se conforme bel et bien aux exigences de l’entente. Il faut rappeler qu’un accord international avec l’Iran est à lui seul un succès sans précédent en termes de sécurité mondiale et régionale. Or, avec le retrait de Trump du JCPOA (le nom de l’accord en anglais), on se dirige vers un avenir plus incertain.


 

3. L’accord va-t-il survivre au retrait américain?


Il est possible que l’accord survive sans les États-Unis. D’ailleurs, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont vivement exprimé leur volonté de faire tout ce qu’ils peuvent pour assurer la survie de l’accord. Cependant, sans les États-Unis, la capacité des 4 membres du Conseil de sécurité plus l’Allemagne, avec la participation de l’IAEA demeure sérieusement limitée.

 

Cependant, nous devons attendre et voir à quel point l’Europe va réussir à se mobiliser contre les menaces américaines. D’ailleurs, Bruno Le Maire, le ministre français de l’économie, a récemment évoqué la nécessité d’appliquer la « souveraineté économique européenne » face aux menaces de sanctions que les États-Unis considèrent appliquer aux entreprises étrangères travaillant en Iran. Il a milité pour que l’Europe agisse comme une entité puissante pour contrer la décision unilatérale des États-Unis en cherchant une exemption des sanctions. Cependant, aujourd’hui deux entreprises multinationales européennes (TOTAL et Maersk) ont annoncé qu’il se retireront d’Iran. Il est à noter que le fameux constructeur aéronautique européen, Airbus, qui s’était intéressé au renouvellement de la flotte vieillissante d’Iran Air, s’apprête aussi à annoncer sa décision la semaine prochaine, qui sera fort probablement décevante pour les autorités iraniennes.

 

 

4. Quel est l’état actuel de la situation politique, économique et sociale de l’Iran ?

 

La société iranienne est au bord de l’explosion. Il y avait déjà eu des manifestations de masse au début de 2018 (voir #IranProtests) contre la corruption des dirigeants, la détérioration de l’état de l’économie et les actions militaires de l’Iran dans les conflits au Moyen-Orient. Depuis, la situation ne s’est vraiment pas calmée. Depuis janvier 2018, la monnaie iranienne a perdu près de 50% de sa valeur. L’inflation est en hausse et partout dans le pays il y a des manifestations des ouvriers, enseignants, et les clients des banques qui ont fait faillite. Les fermiers ont aussi vu leur situation se détériorer suite à la mauvaise gestion de l’eau par les autorités alors que le pays faisait face à une sécheresse sans précédent. Au-delà de ça, le conservatisme social imposé sur la société est de plus en plus remis en question surtout par les femmes. Contre l’obligation de porter le voile, de plus en plus de femmes se dévoilent en public, malgré les risques d’arrestation, et ont lancé le phénomène repris dans le hashtag #GirlsOfRevolutionStreet.

 

Du côté politique, il faut rappeler que les sanctions internationales imposées contre l’Iran étaient censées être levées progressivement suite à la signature de l’accord de 2015. Cependant, même si les Européens ont levé les sanctions, certaines pénalités bancaires uniquement imposées par les États-Unis bloquent toujours la Banque centrale iranienne. En raison de la pression américaine, aucune grande banque mondiale n’accepte aujourd’hui de faire affaire avec l’Iran, ce qui fait peur aux potentiels investisseurs européens en Iran. Cette situation, ainsi que la corruption des dirigeants iraniens, a sérieusement contribué à l’état lamentable de l’économie du pays. La situation est susceptible de se détériorer d’autant plus avec le retrait de Trump de cette entente. Le Président iranien « modéré » Rohani, qui avait travaillé d’arrache-pied en 2015 pour vendre l’accord à la fois à la population et aux instances conservatrices du pays (Guide suprême, les Gardiens de la révolution) s’en trouve sérieusement affaibli. Cependant, force est de constater qu’en raison de l’état précaire dans lequel le régime se trouve, Rohani reste une figure politique indispensable si l’Iran souhaite sortir le régime du marasme dans lequel il se trouve actuellement. Bien qu’affaibli, le gouvernement de Rohani ne semble pas menacé par un changement de gouvernement dans le futur proche.

 

 

5. Quel genre de sanctions sont à prévoir suite à la décision de Trump?

 

Il faut d’abord rappeler que les sanctions bancaires américaines n’ont jamais été levées, ce qui asphyxie le système bancaire iranien. En raison de l’arrivée au pouvoir de Trump et le climat d’incertitude latent, les entreprises européennes ont été réticentes à s’installer en Iran, ce qui a contribué fortement à limiter les investissements directs à l’étranger dans le pays.  Il faut ajouter à cela les sanctions secondaires (toujours en place contre l’Iran et imposées par les États-Unis) qui ont aussi fait des ravages dans l’économie iranienne. Les sanctions secondaires fonctionnent ainsi : toute banque européenne qui fait des transactions avec l’Iran risque de perdre l’accès au système bancaire américain, ce qui confronte les entreprises européennes à faire un choix entre l’Iran et les États-Unis.

 

Avec son retrait de l’accord nucléaire, d’autres sanctions imposées par les États-Unis sont à venir. De façon unilatérale, Trump vise à imposer des sanctions pétrolières et des sanctions contre le secteur énergétique de l’Iran dans les prochains 180 jours. Rappelons que près de la moitié des recettes d’exportations du pays sont tirées de la vente du pétrole et du gaz. Le Trésor américain a aussi indiqué que Téhéran subira des sanctions concernant ses importations aéronautiques et le son commerce de métaux; il a aussi été indiqué que toute tentative de l’Iran d’obtenir des dollars américains sera vaine. La question à se poser est la suivante : est-ce que les Européens seront obligés de se plier aux directives de Trump, et à quel prix? De plus, Trump réussira-t-il à forcer d’autres clients du pétrole iranien, comme la Chine et l’Inde, de baisser significativement leurs importations pétrolières de l’Iran?

 

 

6. Donald Trump est d’avis qu’avec les sanctions qu’il songe à imposer à l’Iran, le régime théocratique de Téhéran finira par accepter de renégocier un nouvel accord. Est-ce vraiment une option envisageable ?


Il est encore trop tôt pour faire une estimation correcte, mais dans son état actuel, l’Iran se retrouve au pied du mur, car fortement affaibli. La grogne sociopolitique est palpable et la cohésion du régime est de plus en plus amoindrie. Il est certain que la décision de Trump ne va faire qu’aggraver la situation. La question est alors de savoir combien de temps le régime sera capable d’endurer les pressions externes et internes avant de flancher. Allons-nous témoigner d’une prise de pouvoir par les Gardiens de la révolution et, dans leur sillage, plus de répression pour calmer le mécontentement grandissant de la population? Si oui, peuvent-ils vraiment calmer la situation? Si l’histoire des sanctions imposées par Obama nous sert de guide, il est fort probable que l’Iran tente de revenir à la table de négociations à moyen ou long terme, car elle n’est pas dans une situation à endurer les pressions externe et interne intenses.

 

 

7. Quel est l’avis des Iraniens sur le retrait de Trump de cet accord nucléaire?

 

Les Iraniens demeurent très divisés par rapport à la décision de Trump. Même si beaucoup d’entre eux jettent aussi le blâme sur leurs dirigeants, il n’y a pas de consensus sur le modus operandi international contre leurs dirigeants. D’ailleurs, les hashtags qui sont devenus populaires pendant la soirée de l’annonce de la décision de Trump sont révélateurs de cette polarisation. D’une part, il y a le hashtag #untr_US_table, un jeu de mot pour dire que les États-Unis ne sont pas fiables. Les utilisateurs de ce hashtag appartiennent plutôt au camp en faveur de la réforme; ils sont d’avis que pour éviter une guerre civile à la syrienne, les réformes politiques doivent arriver graduellement, peu importe la vitesse. Ils croient que l’Occident devrait engager davantage les leaders iraniens au lieu de les sanctionner, et grâce à la diplomatie, les réformes politiques et sociales arriveront graduellement. À contrario, le hashtag #WeAreHostages, lancé par les Iraniens, révèle la position de ceux qui ne croient pas au processus de réforme an affirmant que celui-ci est impossible avec un régime islamique au pouvoir. Ils espèrent ainsi attirer l’attention mondiale et obtenir du soutien extérieur pour mener au renversement du régime. Ils affirment que le régime est tellement corrompu que peu importe les sanctions, les ayatollahs gaspilleront le budget du pays sans en faire profiter la population. Même si une grande partie des Iraniens est extrêmement mécontente de la situation actuelle, la population reste divisée par rapport aux sanctions et aux pistes de solutions.

 

 

 

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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