Gilles Dorronsoro : L’inquiétante dynamique des conflits civils au Moyen-Orient

25.09.2018

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 (image: "View from Aerodrome." par SDASM Archives)

 

Souvent brandis et agités, parfois caricaturés, les thèmes de l’identité et des frontières semblent politiques par essence, placés à dessein au cœur de tous les débats en périodes électorales. Ces sujets questionnent, invitent à une réflexion permanente, et c’est dans cette optique qu’ils sont au cœur d’un cycle de conférences organisé par le CERIUM et ses partenaires du département de science politique de l’UdeM pour l’année 2018-2019. Invité à présenter la conférence inaugurale, le chercheur et enseignant en relations internationales à l'Université Panthéon-Sorbonne, Gilles Dorronsoro s’est exprimé le mardi 18 septembre sur la question de l’identité dans les conflits civils au Moyen-Orient.

 

Une démarche empirique

 

« Penser sans expérience personnelle est impossible » affirmait Hannah Arendt, et cet adage pourrait aisément être accolé au riche curriculum de Gilles Dorronsoro. Attaché à un travail d’enquête et de terrain, lui-même définit son approche comme « sociologique » et « ethnographique ». Refusant, de son propre aveu, les affirmations trop normatives et la position illusoire d’observateur neutre, il a toujours privilégié une approche qualitative basée sur un lien direct avec son objet d’étude. Le chercheur a ainsi passé de nombreux mois en immersion dans des espaces politiques conflictuels tels que l’Afghanistan, la Turquie, le Kurdistan irakien, la Syrie ou encore l’Angola, lui permettant d’exemplifier longuement l’ensemble de ses arguments au cours de la conférence.

 

 

L’identité au cœur de la réflexion 

 

Reprenant à son compte la typologie bourdieusienne des différents capitaux (économique, culturel et social), Gilles Dorronsoro initie sa démonstration en y ajoutant une variable complémentaire : celle du capital identitaire, indissociable des trois autres selon lui. Le chercheur adopte dès le départ une approche utilitariste de l’identité : les individus useraient de leurs multiples appartenances en fonction de leurs intérêts propres du moment, car une identité affirmée dans un contexte ne le serait pas nécessairement dans un autre.

 

Chaque individu détiendrait ainsi un « portefeuille d’identités » selon les mots de l’auteur, enchevêtrement d’appartenances variées : politiques, religieuses, ethniques, ou encore linguistiques. S’il peut les mobiliser dans le champ social et politique, il peut au contraire parfois les subir. L’auteur insiste bien sur la distinction entre des identités « subjectives », qu’une personne s’attribut par choix, consciemment, et des identités « assignées », qui lui sont accolées arbitrairement par son milieu. Les appartenances ne seraient de fait jamais intangibles, évoluant tout au long de la vie d’un sujet en fonction de son milieu et des circonstances sociopolitiques qui l’environnent.

 

 

La polarisation croissante des identités

 

Une fois le concept d’identité défini, Gilles Dorronsoro prend l’exemple moyen-oriental pour démontrer cette idée que les appartenances identitaires sont hautement mobiles et fluides, mouvantes au gré des événements. Un processus de différenciation permanent entre les individus entrainerait toujours une hiérarchisation des identités, cause ou conséquence d’une lutte accrue pour l’accès à l’espace politique. Les périodes de transitions ou de tensions politiques, qu’elles soient liées à des facteurs internes ou externes à un État, seraient alors des moments de forte polarisation des appartenances individuelles et collectives.

 

La démonstration de l’orateur ne manque pas d’exemples empiriques. Les puissances coloniales ont arbitrairement assigné beaucoup d’identités au Moyen-Orient, souvent pour des raisons de stratégie politique, tandis que les régimes politiques qui leur ont succédé se sont souvent également appuyés sur une ou plusieurs identités pour gouverner, en excluant de facto d’autres. L’auteur présente l’exemple particulier du Shah d’Iran, qui avait bâti sa légitimité politique sur une identité linguistique farsi, remise en cause lors de la Révolution iranienne de 1979 avec la mise en avant de l’islam chiite comme facteur d’inclusion politique premier.

 

Les conflits armés sont des périodes de fortes redéfinitions identitaires qui poussent les individus à se définir de manière plus déterminée, du fait d’un besoin de simplicité et d’automatisme dans l’identification des parties prenantes. La guerre en Syrie est symptomatique de ce phénomène, dans la mesure où les ethnies et les groupes religieux ont été, et sont toujours, des déterminants premiers d’appartenance à un camp ou un autre, que cela soit choisi ou non. Les guerres en Afghanistan et en Irak ont été d’autres exemples significatifs pour Gilles Dorronsoro. Les interventions américaines et occidentales se sont appuyées sur des segments particuliers des sociétés en question pour diriger ces pays, divisant un peu plus des espaces sociopolitiques déjà fortement hiérarchisés et conflictuels.

 

 

« De la hiérarchie contestée à l’extermination »

 

La perspective est non seulement critique, elle est aussi pessimiste. Gilles Dorronsoro explique qu’une forme de violence ponctuelle a traditionnellement permis de maintenir un ordre social hiérarchisé et équilibré au Moyen-Orient, même lorsque le statu quo était menacé par des groupes aspirants à une position politique plus importante. Des épisodes violents pouvaient éclater, mais toujours de manière contrôlée et limitée tant géographiquement que temporellement.

 

La situation serait cependant en train de dramatiquement évoluer. Les développements contemporains feraient de plus en plus craindre une rupture radicale par rapport au système de régulation sociale antérieur. Les risques de conflits civils de bien plus grande ampleur, et surtout d’épurations ethniques incontrôlées à grande échelle, se seraient en effet accrus, conséquence de la polarisation croissante des identités présentées auparavant.

 

Les facteurs seraient aujourd’hui réunis pour que des épisodes génocidaires puissent éclater, en l’absence de toute réaction internationale selon Gilles Dorronsoro. Le chercheur prend l’exemple des Hazara afghans : cette minorité déjà régulièrement persécutée par les groupes ethniques majoritaires, car souhaitant accéder à des responsabilités politiques, serait aujourd’hui directement menacée de massacres à grande échelle.

Le chercheur conclu donc son propos sur une mise en garde : les identités sont des matériaux sensibles par nature, porteurs d’affects et d’irrationalités qu’il est dangereux d’agiter et d’instrumentaliser des fins partisanes. Les arguments de Gilles Dorronsoro sont convaincants, appuyés sur des exemples tangibles et vérifiables. Toutefois, lui-même ne s’étant pas inscris dans le prolongement ou l’héritage d’une école de pensée particulière lors de la conférence, il est difficile de relier ses travaux de recherche à un courant théorique particulier, et donc d’apprécier son réel apport à la discipline.

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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