Le système politique israélien, un apartheid déguisé ?

16.10.2018

(image : DSC 0064 par Lara (CC BY-NC-ND 2.0)

 

Depuis l’abolition du régime d’apartheid en Afrique du Sud, au début des années 1990, de nombreux auteurs ont dressé des parallèles entre le système ségrégationniste qui y prévalait et les dynamiques discriminatoires caractérisant aujourd’hui les relations entre l’État israélien et le peuple palestinien. Robert Wintemute, professeur de droit international au King’s College London, figure parmi ces auteurs qui tâchent de mettre en relief les multiples ressemblances entre l’apartheid sud-africain et la structure des rapports israélo-palestiniens, et qui tentent par le fait même de réfléchir aux implications politiques et juridiques de ces similitudes.

 

Spécialisé sur les questions relatives aux droits de l’homme et, plus particulièrement, aux droits de la communauté LGBT, Dr. Wintemute était de passage à l’Université de Montréal le 9 octobre dernier, où il a présenté une conférence intitulée « Israël-Palestine : Y a-t-il apartheid ? Un boycott peut-il se justifier ? ». Cette conférence se fondait sur une approche résolument historique.

 

En effet, Dr. Wintemute débute sa démonstration par une rigoureuse revue des principaux jalons historiques ayant marqué les relations israélo-palestiniennes depuis la Déclaration de Balfour de 1917, date charnière de l’histoire unissant les deux peuples. Par l’entremise de cet examen historique détaillé, Robert Wintemute tente de mettre en lumière les processus qui ont transformé ce territoire qui, en 1918, contenait 92% de Palestiniens, en un pays indépendant où la majorité de la population est d’ethnicité juive. Pour expliquer ce qu’il qualifie « d’injustice historique », Robert Wintemute souligne d’abord le rôle central joué par l’Empire britannique, suggérant que sans l’appui marqué de celui-ci aux revendications sionistes, l’État israélien n’existerait probablement pas aujourd’hui. Selon le conférencier, cet appui - explicité dans la Déclaration de Balfour où le gouvernement britannique se déclare en faveur de la création d’un « foyer national juif » en Palestine – a sans doute été motivé par un ensemble d’incitatifs économiques internationaux et de pressions politiques domestiques. Or, Robert Wintemute soutient que la responsabilité de cette « injustice historique » ne doit pas être attribuée uniquement à l’Empire britannique, mais également aux pays ayant fermé leurs portes aux réfugiés juifs durant, et après, la Seconde Guerre mondiale et aux États ayant soutenu le Plan de partage de la Palestine proposé aux Nations Unies en novembre 1947.

 

Robert Wintemute nous propose ensuite de comparer la situation qui prévaut actuellement en Israël à d’autres dynamiques « d’occupation » ayant cours ailleurs dans le monde, notamment en Crimée, au Tibet et au Cachemire. Selon le conférencier, la différence déterminante entre ces situations et le contexte israélo-palestinien est que, dans ce dernier, les Palestiniens sont largement exclus du processus politique, n’ayant majoritairement pas le droit de vote ou tout simplement pas accès à la citoyenneté. Devant ce constat, nous sommes invités à nous demander si, après plus 50 ans, nous pouvons encore parler d’une soi-disant « occupation temporaire », ou s’il est plus adéquat de considérer cette situation comme une « annexion de facto » des territoires palestiniens par Israël. Pour le conférencier, c’est cette dernière interprétation que nous devrions retenir. Ainsi, dans la mesure où Israël constitue en réalité une « démocratie partielle », une large partie de sa population se situant en marge de l’appareil politique, il est approprié de parler d’un régime d’apartheid lorsque nous discutons de ce petit pays à l’histoire tumultueuse.

 

Or, Robert Wintemute prétend de façon persuasive que, si l’apartheid sud-africain était relativement explicite et auto-déclaré, celui qui préside actuellement à la vie politique israélienne est fondamentalement déguisé et vigoureusement nié. À la lumière de ces considérations, malgré le fait que ces « deux apartheids » aient été présentés différemment, ils demeurent résolument fondés sur des assises ségrégationnistes similaires, ce qui, pour Robert Wintemute, justifie une réponse politique et juridique similaire de la part de la communauté internationale. Ultimement, si le conférencier reconnait que notre capacité d’action par rapport à ces situations demeure minée par un certain flou légal – notamment en ce qui a trait aux définitions des concepts d’apartheid et d’occupation – il soutient de manière convaincante que ces insuffisances juridiques ne devraient pas nous empêcher d’entreprendre des démarches significatives et de déployer des mesures concrètes comme un boycott économique et politique pour démontrer notre opposition à cet « apartheid déguisé ». Contrairement au front d’opposition commun qui, en Afrique du Sud, s’est élevé contre le système d’apartheid, la communauté internationale semble beaucoup plus fragmentée et hésitante dans sa réponse aux politiques discriminatoires de l’État israélien. Des appels au boycott, comme celui de Robert Wintemute, ont bien été lancés par différents pays et certaines organisations non gouvernementales, mais ces exhortations sont loin de faire l’unanimité. Cette réticence émane assurément de plusieurs facteurs, comme la présence d’intérêts économiques ou stratégiques au Moyen-Orient ou la persistance d’un certain sentiment de culpabilité par rapport aux horreurs de la Shoah. Or, si nous avons indéniablement un devoir impératif de nous souvenir, il apparait malavisé de prétendre que les victimes de discrimination ne peuvent jamais devenir les auteurs de celle-ci.

 

 

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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