Comment émerge la production de connaissances au sein de l'Organisation des Nations Unies ?

01.11.2018

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 (Image : United par DeShaun Craddock (CC BY-NC 2.0)

 

 

Le CEPSI a eu le plaisir de recevoir Aurel Niederberger, post-doctorant au CIPSS de l’Université de McGill, qui a présenté sa recherche sur les rapports de pouvoir dans la production de connaissances des experts au sein du Conseil de Sécurité de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Niederberger s’interroge en particulier sur l’émergence de connaissances au sein d’une gouvernance globale[1] « chaotique » et en constante évolution. Pour lui, il s’agit d’un paradoxe. D’un côté, l’ONU, acteur central de cette « gouvernance mondiale sans gouvernement » (Roseneau et Czempiel 1992), est souvent caractérisée d’organisation « chaotique », en raison de problèmes bureaucratiques, de conflits d’intérêts et de pouvoir. De l’autre côté, elle est aussi guidée par des mécanismes puissants et efficaces de diffusion de connaissances, d’idées et d’idéologies. C’est donc sur la base de ce constat que la recherche de Niederberger a pris forme. En voici donc les grandes lignes.

 

Une approche sociologique de la gouvernance globale

 

Trois éléments sont nécessaires pour comprendre la démarche de Niederberger : son cas d’étude des pratiques du contrôle des embargos sur les armes (monitoring) conduit par les Panels d’Experts de l’ONU, sa perspective sociologique de la gouvernance globale ainsi que son approche méthodologique qualitative.

 

D’abord, Niederberger utilise comme cas d’étude la pratique du contrôle des embargos sur les armes (monitoring) conduit par les Panels d’Experts de l’ONU, en Afrique entre 2000 et 2016.  Les Panels d’Experts sont mandatés par l’ONU afin d’assurer le contrôle des sanctions imposées par le Conseil de Sécurité de l’ONU. La plupart de ces sanctions sont élaborées en réponse à des conflits violents en Afrique (République Centrale d’Afrique, Mali, Libye, Côte d’Ivoire, RDC, Sierra Leone, Somalie, Soudan). Les Panels d’Experts sont composés de 5 à 7 experts, qui ne sont pas recrutés au sein de l’ONU, mais travaillent souvent pour des organisations non gouvernementales ou des think tanks. Ils sont employés de manière ponctuelle par l’ONU afin de produire des rapports et de détailler des pistes de solutions dans le but de résoudre une crise ou un problème identifié par le Conseil de Sécurité.

 

Ensuite, Niederberger propose d’analyser la socialisation des réseaux d’experts recrutés par le Conseil de Sécurité de l’ONU, afin d’expliquer l’émergence et la production de connaissances au sein de la gouvernance globale. C’est à travers une approche par le « bas », (bottom-up), ainsi qu’une théorie sociologique de la gouvernance globale, que sa recherche est guidée. Niederberger n’analyse pas le contenu des textes produits par les Panels d’Experts de l’ONU mais il se concentre sur ceux qui les rédigent et le contexte social dans lequel ils opèrent. Cela a pour but de mettre en lumière le fait que la production de connaissances se fait au sein d’un contexte social donné qui peut influencer la manière dont est menée la recherche des Panels d’Experts de l’ONU.

 

Finalement, Niederberger retrace l’évolution de la socialisation des réseaux d’experts à travers une quarantaine d’entrevues (à Genève, New York et Addis-Abeba) ainsi qu’une analyse de l’historique d’emploi des différents experts composant les panels. Par l’entremise d’une révision des documents internes de certaines ONG et de profils LinkedIn, Niderberger arrive à reconstituer le parcours professionnel de différents experts et les différents réseaux dans lesquels ils sont intriqués. En croisant les résultats de ses entrevues avec ceux de l’historique d’emploi, il arrive à saisir le type de connaissance produit par les acteurs, leurs pratiques, leurs réseaux et le contexte social dans lequel ils sont.

 

Résultats et discussion

 

En prenant l’exemple des sanctions imposées par l’ONU en Afrique, Niederberger montre comment la pratique de contrôle des embargos sur les armes est en réalité très peu guidée par les politiques et les intérêts des grandes puissances, mais s’explique plutôt par la socialisation et la compétition entre différents groupes d’experts. Cette socialisation produit un ensemble de connaissances concernant la manière de gérer les conflits armés en Afrique, qui sont ensuite intégrées au sein du Conseil de Sécurité, d’ONG humanitaires et de think tanks. Ainsi, à travers son étude sur l’évolution du processus de socialisation des réseaux experts, Niederberger nous offre trois conclusions qui montrent comment les microdynamiques de socialisation au sein des groupes d’experts sont au cœur de la production de connaissances au sein des organisations internationales et de leurs pratiques internationales.

 

1) La mise en œuvre des résolutions du Conseil de Sécurité est directement affectée par les dynamiques de pouvoir au sein des Panels d’Experts de l’ONU.

 

2) Au sein de cette gouvernance globale, il existe des changements constants de rapport de pouvoir entre les groupes sociaux.

 

3) La production de connaissances au niveau micro-politique, produit par les réseaux d’experts des Panels d’Experts de l’ONU, favorise ensuite la production de connaissances et de pratiques internationales (macro-politique).

 

L’approche théorique de Niederberger dans ce projet de recherche s’inscrit directement dans les recherches académiques les plus contemporaines, faisant notamment écho aux théories des pratiques, utilisées entre autres par Adler et Pouliot (2011) ou encore Séverine Autesserre dans Peaceland (2014). Ces chercheurs analysent des microdynamiques de socialisation afin d’expliquer l’émergence de pratiques à l’échelle mondiale (macrodynamiques).

 

Comme le soulignent Adler et Pouliot (2011), dans ce contexte de gouvernance globale, des pratiques et des connaissances émergent, se diffusent, et organisent cette gouvernance, en créant des dynamiques de cohésion. Les pratiques sont des modes d’action qui produisent du sens socialement. Elles sont créées dans des contextes sociaux particuliers, et persistent. Par exemple, depuis la Guerre froide, la dissuasion (deterrence) et le contrôle des armements, sont devenues des pratiques internationales ancrées dans les stratégies de sécurité nationale des États.  Ces pratiques s’articulent autour de discours, d’idées et de connaissances spécifiques des acteurs.

 

Quant à Autesserre, elle montre dans son ouvrage, comment les pratiques, habitudes et discours quotidiens des intervenants extérieurs agissant dans les missions de paix, peuvent nuire à l’efficacité de ces dernières. Elle explique notamment que la production de connaissances est le reflet de rapports de pouvoir entre les expatriés déployés sur les terrains et les locaux. Les intervenants étrangers recrutés par les organisations internationales comme l’ONU ou encore les organisations non gouvernementales ont une expertise technique mais peu de connaissances des réalités historiques ou culturelles des pays hôtes. La mobilisation et la valorisation de cette expertise technique au détriment des connaissances des populations et partenaires locaux affectent directement l’efficacité et la réussite des missions de paix. Aussi, les intervenants extérieurs se sociabilisent majoritairement entre eux, ce qui renforce le sentiment d’exclusion de la population locale et leur éloignement des intervenants étrangers. Les solutions proposées et les actions entreprises par ces intervenants ne sont donc généralement pas adaptées aux besoins locaux. Cette illustration des rapports de pouvoir entre les groupes sociaux d’Autesserre explique en partie pourquoi certaines pratiques émergent et comment elles se stabilisent au sein de la gouvernance globale.

 

Les recherches de Niederberger ou encore celles d’Autesserre sur les microdynamiques de socialisation et l’existence de rapports de pouvoir au sein des groupes sociaux, soulèvent plusieurs tensions sur les pratiques en général des organisations internationales telles que l’ONU. Ces études nous montrent notamment que les organisations internationales sont traversées de pratiques qui peuvent, dans certains cas, causer des problèmes et des tensions dans les prises de décisions et leur application à l’échelle internationale. Plus largement, ces études nous indiquent la présence de rapports de pouvoir moins visibles qu’il incombe d’étudier davantage si l’on souhaite comprendre – et peut-être changer – le fonctionnement des organisations internationales.

 

 

 

[1] On pourrait définir la gouvernance globale dans les termes larges suivants : « toutes activités, règles, mécanismes, et interactions entre les acteurs du système international »

 

 

 

Bibliographie

 

Adler, Emanuel & Vincent Pouliot 2011. International Practices. Cambridge: Cambridge University Press.

 

Autesserre, Séverine. 2014. Peaceland: Conflict Resolution and the Everyday Politics of International Interventions. Cambridge: Cambridge University Press.

 

Rosenau, James.N & Ernst-Otto Czempiel. 1992. Governance Without Government: Order and Change in World Politics. Cambridge: Cambridge University Press.

 

 

 

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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