Nouvelle-Calédonie : l'indépendance en perspective ?

02.11.2018

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(image par hopeless128 ((CC BY-NC-ND 2.0))

 

Le 4 novembre prochain, la Nouvelle-Calédonie devra répondre à la question suivante « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? » lors d’un référendum attendu. Si le oui l’emporte, la Nouvelle-Calédonie deviendra un État à part entière, mettant ainsi derrière elle 165 ans de présence française. Si l’enjeu paraît minime à l’échelle du monde – on parle d’un archipel perdu au milieu de l’océan Pacifique, une miette de l’empire français située à plus de 16 000km de la métropole - c’est un référendum qui a le potentiel de changer beaucoup de choses, notamment de remettre en question pour de bon la France d’outre-mer. Cependant, ce déroulement des évènements semble peu probable alors que le mouvement indépendantiste paraît avoir perdu son souffle depuis les années 1980.

 

Historique

 

La France prend possession de l’archipel de la Nouvelle-Calédonie en 1853 pour le transformer en bagne. Les populations indigènes sont discriminées, voire massacrées. En 1946, la situation politique de la Nouvelle-Calédonie est normalisée alors qu’elle devient officiellement « territoire d’outre-mer », suggérant la fin de l’emprise coloniale de la France sur ce territoire lointain. C’est finalement après presque un siècle d’atrocités envers la population locale que les natifs accèdent à la nationalité française, jusqu’alors réservée aux blancs en 1953.

 

Malgré cette avancée, les discriminations envers les Kanaks, le peuple indigène de l’île, et les Océaniens perdurent. De ce fait, une quasi-guerre civile éclate en 1981, entre les indépendantistes (majoritairement des Kanaks) et les loyalistes, attachés à la France. Ces « Évènements », terme sous lequel est communément appelée cette période, causeront la mort de plus de soixante-dix personnes. Ils tireront à leur fin avec les accords de Matignon-Oudinot de 1988. Les accords prévoient la partition de l’archipel en trois territoires, ainsi que la tenue imminente d’un référendum d’autodétermination dans le territoire d’outre-mer sur le sujet de son indépendance. Ils sont signés par le gouvernement français, les représentants des mouvements indépendantistes (FLNKS) et les loyalistes, puis sont ratifiés par le biais d’un référendum national recevant l’appui de 79.9% de Français qui se disent en faveur de l’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie – la population locale va alors pouvoir réellement se prononcer sur l’avenir de leur archipel. Cependant, les accords peinent à être mis en place et l’Accord de Nouméa de 1998 vient à repousser l’échéancier référendaire : la consultation doit désormais avoir lieu d’ici 2018.

 

Le référendum

 

L’échéance prévue par les Accords de Nouméa est désormais écoulée. La situation politique a cependant fortement évolué depuis les heurts des années 1980 qui justifiaient la tenue du référendum. En effet, l’Accord de Nouméa prévoyait aussi le transfert de pouvoirs de Paris à Nouméa, processus qui a commencé en 2009. La Nouvelle-Calédonie, bien que ne s’étant pas prononcée officiellement sur son autodétermination, jouit depuis lors d’un degré d’autonomie immense au sein de la France - cela exclue bien entendu les fonctions régaliennes assurées par Paris. C’est d’ailleurs le territoire rattaché à la France qui détient la plus grande indépendance, conférée par son statut unique de collectivité d’outre-mer sui generis. Le statut de la Nouvelle-Calédonie au sein de la République française est repris dans le Chapitre XIII de la Constitution.

 

Il est aujourd’hui peu probable que la population se prononce pour la souveraineté. En effet, l’archipel jouit d’une extrême liberté dans l’exercice des affaires politiques locales, tout en profitant des avantages que lui confère son rattachement à la France. Cela inclut un excellent accès à l’éducation ainsi qu’un niveau de vie élevé, principalement conféré par les aides sociales, compte tenu de l’isolement géographique de l’archipel. À cet effet, la Nouvelle-Calédonie n’a rien à envier aux autres États environnants tels que Fidji ou encore du Vanuatu qui eux ont opté pour leur indépendance. Mais si le référendum est encore en discussion aujourd’hui, c’est notamment parce que les populations kanakes ont été historiquement discriminées. Elles sont présentement plus à même d’être touchées par la précarité que le reste de la population. Sur le Caillou, surnom de la Nouvelle-Calédonie, les inégalités sociales s’organisent principalement selon les lignes d’un clivage ethnique. Mais la démographie est défavorable à la communauté kanake qui appuie majoritairement l’indépendance, puisqu’elle ne représente que 39 % de la population calédonienne.

 

Si le « non » l’emporte, il faut toutefois savoir que le référendum ne conclura pas pleinement le débat de l’autodétermination de l’archipel. En effet, la population locale pourra réfléchir de nouveau à la question indépendantiste, car l’accord de Nouméa de 1998 prévoit la tenue de deux autres référendums en cas de victoire du « non » lors du premier si un tiers du Congrès de la Nouvelle-Calédonie en fait la demande après les élections de 2019. Il se peut donc que les Calédoniens doivent retourner aux urnes en 2020 puis en 2022.

 

Si le « oui » l’emportait, l’option d’indépendance-association serait probablement la piste privilégiée par les indépendantistes du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS). Cette option avait déjà été proposée durant les « Évènements » des années 1980, en vertu du « Plan Pisani » du nom du délégué du gouvernement en Nouvelle-Calédonie de l’époque. Ce plan proposait qu’un référendum portant sur l’autodétermination de l’archipel, comprenne la possibilité de devenir un État associé à la France. Par ce biais, les Calédoniens pourraient pleinement :

 

« affirmer leur identité propre tout en conservant des liens privilégiés avec leur ancien colonisateur devenu leur État partenaire dans le cadre de l’association. [Cela se] traduit notamment par une délégation de l’exercice de compétences, telles que la nationalité ou encore la défense, de l’État associé vers l’État partenaire, démontrant la possibilité d’une indépendance dans l’interdépendance  ».

 

C’est cette voie qu’ont choisie les États indépendants de Micronésie, Palaos et les Îles Marshall qui ont préféré conserver une association avec les États-Unis. Cependant, cette option reste peu probable alors que les loyalistes, vraisemblablement plus nombreux que les indépendantistes, ont continuellement réitéré leur attachement profond à la France. L’indépendance-association viendrait, selon eux, remettre cela en cause, même si la différence entre le statut actuel de l’archipel et l’indépendance en association avec la France est mince d’un point de vue technique. Mais la question reste très politique et polarisante entre un groupe minoritaire qui souhaite l’indépendance calédonienne et un groupe majoritaire attaché à la République française.

 

Colonialisme moderne ?

 

La Nouvelle-Calédonie est inscrite sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU depuis 1986. Cette liste regroupe actuellement 17 territoires qui sont jugés comme étant les seuls à n’avoir pas été décolonisés. Deux de ces territoires sont administrés par la France et se situent dans le Pacifique, l’autre étant la Polynésie française. C’est sur demande des Kanaks que la Nouvelle-Calédonie avait été réinscrite en 1986 alors qu’ils considéraient que leur droit à l’autodétermination n’avait pas été entendu. Le statut de l’archipel aux yeux de l’ONU pourrait toutefois être revu par le référendum du 4 novembre. En effet, les Nations Unies conditionnent la présence de la Nouvelle-Calédonie sur la liste des territoires non autonomes à la mise en place complète de l’Accord de Nouméa de 1998, ce qui inclut la tenue d’une consultation d’autodétermination. Il se peut cependant que si le « non » l’emporte le 4 novembre que les Kanaks se sentent tout de même lésés et réitèrent leur demande de soutien à la communauté internationale, au nom de la protection de leur identité ancestrale et du passé colonial de leur terre. Il sera intéressant de voir comment les discussions évoluent au sein du Comité spécial pour la Décolonisation, organisme onusien responsable de la liste et des territoires non autonomes suite au référendum.

 

Si la France avait proclamé, dans une déclaration commune avec le rassemblement pro-France, le RPCR, en 1983 « l’abolition du fait colonial » et « la légitimité du ‘peuple Kanak’ », cela n’efface pas plusieurs siècles de domination. Alors que la nouvelle Calédonie jouit d’une autonomie sans précédent au sein de la République française, des relations de pouvoir entre les différentes ethnies sont encore palpables. Il est clair que du côté français, on souhaite désespérément garder la Nouvelle-Calédonie dans son giron. En effet, le territoire, bien que petit et isolé, contribue à donner à la France un certain prestige sur la scène internationale. Avec les collectivités d’outre-mer de Polynésie française, ainsi que Wallis-et-Futuna, le Caillou assoit la présence de la France dans cette région reculée du monde, et lui donne le droit de siéger dans les organisations régionales, comme la Commission du Pacifique Sud (CPS) ou du Forum des Îles du Pacifique. Le gouvernement français peut aussi se réclamer de partenariats forts avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande. De plus, la localisation de la Nouvelle-Calédonie offre aussi à la France une Zone économique exclusive (ZEE) sans partage, dans des eaux riches en poissons et en minerais. Évidemment, cela semble se faire, encore et toujours, aux dépens des populations indigènes.

 

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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