Le conflit nord-malien et les Touaregs

08.11.2018

 (Image : Street Scene from Kidal, Northern Mali par United Nations Photo (CC BY-NC-ND 2.0))

 

 

Avec la chute de Mouammar Kadhafi, Guide de la Révolution libyenne, en octobre 2011, les Touaregs perdent un allié considérable dans la création d’une « fédération d’un Grand Sahara ». Ce projet visait à la réunification du Sahara en un seul État, destiné à la population touarègue dispersée dans plusieurs États de la région du Sahel. La crise qui a secoué la Libye après la chute de Kadhafi, a forcé les rebelles Touaregs à quitter le pays et à se diriger vers les terres maliennes et nigériennes. Les autorités locales des États environnants la Libye virent ce retour comme une menace à leur stabilité.

 

Le 17 janvier 2012, la région d’Azawad, située dans le nord du Mali (plus particulièrement dans les zones sahariennes et sahéliennes), est touchée par une forte revendication indépendantiste de la part des Touaregs. Cela peut s’expliquer par l’association des Touaregs venus de Libye avec le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) et l’Ansar Dine (groupe armé salafiste), localisés au Mali, deux forces Touaregs indépendantistes maliennes.

 

Touareg : un peuple marginalisé

 

Peuple nomade réparti sur différents territoires de l’Afrique subsaharienne tels que l’Algérie, le Niger, le Mali, le Burkina Faso et la Libye, le peuple Touareg connaît depuis des décennies une marginalisation par les autorités étatiques, hormis en Libye où le pays est organisé en factions tribales, ayant un impact significatif en termes de reconnaissance identitaire, culturelle, économique et politique sur la scène régionale. Cette non-reconnaissance identitaire et culturelle est le fruit d’une politique dite assimilationniste, menée depuis des années, d’abord par le colonisateur français puis par les autorités locales (le Mali entre autres). De plus, l’accession à l’indépendance du Mali en 1960 fragilisa encore plus les tensions déjà existantes entre le Nord (région désertique où se situent les Touaregs) et le Sud (région fertile où se situent les différentes ethnies noires du pays).

 

Cette soif de reconnaissance tant recherchée par le peuple Touareg les poussera à prendre les armes dès le début du XXe siècle. Le conflit qui a éclaté en 2012 n’est donc pas un phénomène isolé, mais reflète une problématique plus profonde liée à la marginalisation des Touaregs depuis plus d’un siècle. Complexifiant le paysage politique de la région du Sahel, les mouvements salafistes s’entrecroisent avec les revendications des Touaregs.  

 

Le conflit de 2012 : un conflit territorial, nationaliste et identitaire

 

Le conflit qui secoue le Mali depuis 2012, démontre une nouvelle tentative de la part des Touaregs d’obtenir leur reconnaissance comme entité politique et identitaire de la région sur la scène régionale. L’objectif du MNLA est clair : l’indépendance de l’Azawad et la reconnaissance identitaire et culturelle du peuple touareg. C’est ainsi que, début 2013, le MNLA, accompagné du mouvement salafiste, se déplace vers la capitale malienne. Sur leur passage, Tombouctou, Gao et la région du Kidal tombent. Avec l’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) groupe terroriste créé en 2007, ils y instaurent la charia. Le gouvernement malien semble démuni face au regain de violence. L’armée française intervient dans ce contexte avec l’Opération Serval déployée en janvier 2013.  Le but? Renforcer les troupes maliennes afin de repousser les milices salafistes et indépendantistes touarègues. L’intervention française n’est évidemment pas désintéressée puisque des  mines d’uranium sont exploitées par des compagnies françaises au Niger, non loin de la zone de conflit, mais aussi parce que Paris souhaite garder de l’influence dans la région malgré la décolonisation.

 

Échecs des pourparlers et reprise des combats

 

Peu après l’intervention française, des pourparlers sont organisés entre le gouvernement français, les autorités maliennes et les rebelles touarègues afin d’endiguer la crise. De ces entretiens ressortent les accords de Ouagadougou signés entre le MNLA et la République du Mali en 2013 et dont l’objectif premier est de ramener la paix. Cela s’accompagne d’un cessez-le-feu immédiat et du repli des rebelles Touaregs sur les terres maliennes.

 

Mais les Accords ne satisfont pas pleinement les Touaregs. Les pourparlers se poursuivent quant au devenir administratif de l’Azawad. La disparition de Kadhafi, qui servait de médiateur dans les conflits précédents, se fait sentir : les négociations stagnent et la menace d’une nouvelle rébellion se fait ressentir, d’autant que les Touarègues accusent les autorités maliennes de ne pas avoir pleinement respecté les accords de Ouagadougou sur plusieurs points (libération de rebelles entre autres).

 

Du côté des Touaregs, leur mouvement se fragmente, venant complexifier davantage le conflit nord-malien. En effet, certains se disent insatisfaits des Accords de 2013 alors que d’autres souhaitent reprendre le combat. Les attaques reprennent en 2014; les morts s’amoncèlent de nouveau. Dès lors, un statu quo semble s’installer dans le conflit entre les autorités maliennes et les rebelles.

 

Situation actuelle

 

Le conflit entre le gouvernement malien et les rebelles continue aujourd’hui malgré l’intervention étrangère. Selon les conférenciers, l’inefficacité de l’intervention étrangère s’expliquerait par la complexité du conflit, mais aussi par le fait que les médiateurs venus de l’étranger proposeraient des solutions inadaptées au contexte local. L’absence de Kadhafi se fait de nouveau sentir.

 

Le conflit qui secoue le Mali depuis 2012 est le marqueur de problèmes profonds que l’on peut remarquer dans de nombreux États africains en proie aux conflits ethniques. Les frontières étatiques rigides héritées de l’ère coloniale ainsi que le modèle d’État-nation imposé par les anciens pays colonisateurs semble démontrer l’échec du processus de décolonisation. Reprenant les propos de Bertrand Badie, politologue français et spécialiste des relations internationales, les « libérateurs africains » n’ont pas été en mesure de produire leur propre modèle étatique suite à leur indépendance. A l’inverse, les nouveaux leaders africains se sont saisis du système étatique colonial et reproduisent un modèle occidentalo-centré basé sur l’État-nation qui ne prend pas en compte les spécificités du pays concerné et ne correspond pas à l’historicité africaine. C’est cette inéquation, entre les caractéristiques culturelles et historiques du Mali (et l’Afrique de manière générale) et un système politique occidental, qui semble faciliter la naissance de conflits. Ibrahima Thioub, historien sénégalais, explique ainsi que le modèle étatique inadapté a des conséquences au niveau économique, politique mais aussi culturel et social qui maintient une relation dominant-dominé où la France (en accord avec les élites africaines) facilite la pérennisation d’un système néocolonial.

 

Une décentralisation et une refonte du système étatique vers des solutions adaptées aux spécificités locales serait une solution. Car le système néocolonial qui existe depuis l’indépendance du Mali et des anciennes colonies françaises favorise un système de « mal-gouvernance » qui semble s’être ancré dans le paysage politique africain. Une décolonisation politique, économique et culturelle serait, selon Ibrahima Thioub, la solution pour endiguer le conflit nord-malien, mais également les différents conflits qui secouent le continent africain. Ceci pourrait expliquer pourquoi la communauté internationale semble incapable de mettre fin aux différents conflits qui déchirent l’Afrique.

 

 

*** Une partie des réflexions présentées ci-dessus découle de la conférence donnée le mois dernier par Denia Chebli et Adib Bencherif, tous deux doctorants en science politique (l’une à Paris-Sorbonne et l’autre à l’Université d’Ottawa). Leur conférence avait pour titre « Conflit au nord du Mali : ethnographie et regards sur le terrain » et elle s'est tenue à l’Université de Montréal 

 

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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