Dernier tour de piste pour le Brexit

06.12.2018

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 (Image "DSC_2930-Edit.jpg" par sgoldswo (CC BY-NC-ND 2.0))

 

 

À l’approche de la sortie officielle du Royaume-Uni de l’Union européenne, prévue fin mars 2019, la crainte d’un « no-deal », scénario redouté d’un Brexit sans accord, est ravivée par les dissensions politiques qui font rage au Royaume-Uni. La Première ministre britannique Theresa May marche donc sur la corde raide, elle qui doit soumettre le plan d’accord avalisé par le Conseil européen au parlement britannique, le 11 décembre prochain.

 

Après le 29 mars 2019, date effective du Brexit, les 73 eurodéputés britanniques quitteront l’hémicycle européen. Mais voilà : comment doit-on commémorer l’événement, entre eurodéputés britanniques ?

 

« Il y a aura deux cérémonies […] Une moitié des députés va se réjouir, l’autre moitié va pleurer », explique l’eurodéputé socialiste Paul Brannen originaire du Royaume-Uni. Ceux qui se réjouiront, ce sont les Brexiters, les fervents partisans du retrait britannique des instances européennes. Pour les autres, dont fait partie M. Brannen, le Brexit ne signifie rien de bon ; ils marqueront donc l’événement sans grand éclat. « Il y de la sympathie de mes collègues socialistes à mon égard, ce qui est bien au fond », se console M. Brannen, qui s’est opposé au retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne lors du vote référendaire en juin 2016.

 

(Manifestation pro-UE devant le parlement européen, à Bruxelles, en octobre. Photo Kyle Greenham)

 

Rappelons que le résultat du référendum était très serré, et a été remporté de peu (52%) par le « oui ». « Entre Britanniques, nous sommes très divisés sur cette question », constate M. Brannen. Et c’est justement cette division qui complique de plus en plus le travail de Theresa May au Royaume-Uni à ce jour. La première ministre britannique doit composer avec une opposition défiante, un gouvernement fissuré et des querelles intestines qui n’en finissent plus et qui mettent à mal le plan d’accord de sortie du pays, venant tout juste d’être négocié avec l’Union européenne.

 

 

Sort de l’accord incertain

 

Après des mois de tractations difficiles entre négociateurs européens et britanniques, les deux parties en sont venues à une entente de justesse, le 13 novembre dernier. Une « étape déterminante », jugeait alors à Bruxelles le négociateur en chef du Brexit pour l’UE, Michel Barnier.

 

Approuvé par le Conseil européen le dimanche 25 novembre, le document d’accord de quelque 585 pages devra être ratifié par le Parlement européen, en février ou en mars prochain. Mais avant d’en arriver à un accord définitif de sortie, permettant un Brexit « en douceur », le chemin s’annonce tortueux. C’est à Londres où les choses pourraient se corser — et basculer. De fait, les élus britanniques doivent se prononcer sur le texte d’accord lors d’un vote prévu le 11 décembre. Si le Parlement britannique refuse de donner son feu vert à la majorité, tout serait alors à refaire dans les négociations entre Londres et Bruxelles. À moins de cinq mois du Brexit, ce serait trop peu trop tard pour de nouvelles négociations.

 

« Si ça ne passe pas [au parlement britannique], le Royaume-Uni n’obtiendra pas un nouveau deal [avec l’UE] », affirme Laurie Beaudonnet, professeure de science politique à l’Université de Montréal et Titulaire de la Chaire Jean Monnet. En l’état actuel, ça m’étonnerait qu’ils renégocient. Il pourrait y avoir dans la foulée un vote de confiance, et Theresa [May] pourrait perdre la confiance du Parlement. Après, une nouvelle tête du parti conservateur pourrait essayer de reformer un gouvernement, avec toute l’incertitude que l’on peut imaginer. »

 

La première ministre marche donc sur la corde raide – c’est sa survie politique qui est en jeu mais aussi celle des relations amicales entre les 27 et Londres. Car si le plan d’accord trouvé entre Bruxelles et Londres, fruit de dix-sept mois de négociations, tombe à l’eau à Westminster le 11 décembre, la relation future entre l’UE et le Royaume-Uni serait d’autant plus compromise.

 

 

« Mauvaise lecture »

 

Si Theresa May doit maintenant convaincre ses troupes à une semaine du vote, le climat politique lui est des plus défavorables. Depuis sa décision d’activer l’article 50 en mars 2017— mesure permettant à un État membre d’entamer un retrait de l’Union européenne — la première ministre est plus que jamais déstabilisée par les frondeurs qui se multiplient au sein de son propre camp. Et face à Bruxelles, sa marge de manœuvre reste fortement limitée.

 

En 2016, alors qu’elle venait de prendre la succession de David Cameron, l’ancien premier ministre qui avait déclenché le référendum sur le Brexit, Theresa May avait d’abord voulu se placer en position de force pour négocier devant l’UE.

 « Pas d’accord vaut mieux qu’un mauvais accord » affirmait-elle en janvier 2017. À l’époque, elle préconisait un Brexit « dur ».

 

Aujourd’hui, elle semble s’être ravisée — et à bien des niveaux.

 

« [Les pro-Brexit] pensaient qu’ils seraient en mesure de forcer l’Union européenne beaucoup plus, mais il faut bien se rendre compte que dans la négociation, le Royaume-Uni avait très peu d’arguments », analyse Laurie Beaudonnet, qui note la « mauvaise lecture » dès le départ des conservateurs britanniques partisans du Brexit « dur. »

 

Constatant l’incapacité de faire plier Bruxelles selon ses conditions, Theresa May doit maintenant lâcher du lest et opter pour un Brexit « doux » : le Royaume-Uni devra se soumettre à certaines normes européennes, et ce au grand dam des Brexiters « à la dure », qui ne souhaitent pas faire de concessions à l’UE.

 

« L’UE a réussi à avoir un front unitaire de négociation. Le Royaume-Uni espérait pouvoir jouer sur les divisions, mais ça ne s’est pas produit : les États membres ont joué le jeu », affirme Mme Beaudonnet.

 

Seulement, pour éviter le désastre économique qui résulterait d’un Brexit sans accord, Theresa May doit maintenant passer une prochaine étape : convaincre le Parlement britannique. Cela s’annonce difficile d’autant que depuis l’approbation du plan de sortie par le Conseil européen, le gouvernement britannique s’en voit profondément ébranlé.  C’est ainsi qu’au surlendemain de l’annonce d’un accord trouvé entre Londres et Bruxelles, pas moins de cinq ministres ont décidé de claquer la porte du cabinet de Theresa May, et dénonçaient le caractère trop contraignant du texte, dont l’ancien ministre du Brexit, Dominic Raab. C’est « en bonne conscience » qu’il s’est opposé « aux termes proposés dans l’accord » en démissionnant de son poste dernier, avait-il annoncé le 15 novembre dernier.

 

L’opposition ne semble pas non plus vouloir fléchir. Le chef travailliste Jeremy Corbyn n’affiche aucune volonté de faciliter la tâche de la première ministre. Son parti risque aussi de voter en grande partie contre l’accord.

 

 

L’épine irlandaise

 

Autre ombre au tableau pour Theresa May : les dix députés issus du parti nord irlandais (DUP), essentiels à la fragile majorité dont a besoin la première ministre pour continuer à gouverner, sont loin d’être enchantés par l’accord. C’est principalement l’épineuse question irlandaise qui fait achopper les négociations depuis un peu plus d’un an.

 

Les appréhensions sont nombreuses à ce jour quant aux répercussions d’un Brexit sans accord, qui réintroduirait l’implantation de postes frontaliers à la frontière terrestre entre la République d’Irlande (qui reste dans l’UE) et l’Irlande du Nord (qui fait partie du Royaume-Uni). Mais Bruxelles reste catégorique à ce sujet : pas question, avec une nouvelle frontière physique, de mettre en difficulté économique son État membre irlandais. Et pas question, surtout, de remettre en question l’accord du Vendredi Saint — un traité ayant fin à la guerre entre protestants et catholiques de l’Ulster durant les années 1990.

 

Sauf que voilà : l’accord négocié entre Bruxelles et Londres ne fait pas consensus à Londres. D’abord parce qu’à compter du 1er janvier 2021, soit après la période de transition qui s’étalerait sur environ deux ans et qui s’enclenchera après le 29 mars 2019, la mesure du « filet de sécurité » irlandais pourrait être activée, tel qu’indiqué dans le document d’accord. Ce « filet de sécurité » (backstop en anglais) consisterait en fait à garder indéfiniment le Royaume-Uni — et donc l’Irlande du Nord — dans l’union douanière européenne. Pour en sortir, Londres devrait avoir l’aval des 27 autres États membres en plus d’être en phase sur le sort de la frontière irlandaise. Et c’est précisément là où le mat blesse. Pour les Brexiters pur et dur, le backstop représente une entrave à la souveraineté britannique, problème que le Brexit devait justement résoudre.

 

La chose s’avère donc particulièrement complexe, d’autant que « le fait de rester dans l’union douanière […] apparait comme l’unique solution au problème de la frontière nord-irlandaise », note Laurie Beaudonnet. « Theresa May elle-même quand elle a pris la tête du gouvernement a dit : « ok on va sortir de l’union douanière », mais […] pragmatiquement, réellement, il n’y a pas d’autres solutions à part couper complètement l’Irlande du Nord. »

 

Les députés irlandais ultraconservateurs du DUP, très attachés à la Couronne britannique, s’opposent aussi bec et ongle à l’accord dans sa mouture actuelle, notamment parce qu’ils considèrent que le backstop viole l’intégrité territoriale de l’Irlande du nord vis-à-vis du reste du Royaume-Uni. Or, « ce parti est essentiel au sein du camp de Theresa May pour conserver une majorité, mais pour voter l’accord aussi », rappelle Mme Beaudonnet.

 

 

Un second référendum ?

 

Plusieurs scénarios sont possibles à l’heure actuelle en cas de refus du Parlement d’approuver l’accord.

 

Si l’éventualité d’un vote de défiance et ainsi de l’éviction de Theresa May n’est pas à exclure, l’arrivée au pouvoir des travaillistes par suite d’élections déclenchées après le vote pourrait aussi changer la donne, croit Laurie Beaudonnet. « Si les travaillistes [obtiennent la majorité], l’option la plus probable serait qu’ils demandent un délai de négociations » au Conseil européen, prédit-elle. Le scénario d’un second référendum est à ce stade aussi toujours sur la table.

 

Mais le Brexit pourrait aussi se solder sans accord, après le 29 mars. Et ce serait alors le réel saut dans le vide. Avec un « no deal », le sort des expatriés britanniques et européens serait plus qu’incertain, en plus d’occasionner d’importantes perturbations économiques. « Ça voulait dire que du jour au lendemain les biens britanniques ne pourraient plus circuler librement à l’intérieur de l’UE et que les citoyens britanniques doivent refaire des demandes de visas », explique la professeure Beaudonnet.

 

Ce serait aussi la City, le cœur financier de Londres, qui serait durement affectée, avec un Brexit « dur », soit une sortie sans accord, ajoute-t-elle. Des pénuries de médicaments, des taxes sur les exportations, une hausse du chômage ou encore une possible récession seraient à prévoir dans un tel scénario.

 

Côté européen, on « reconnait bien cette instabilité », note un membre de l’équipe des négociations à Bruxelles. La Commission a par ailleurs annoncé par voie de communiqué publié le 13 novembre dernier vouloir « intensifier » les préparatifs en vue de la sortie du Royaume-Uni, accord ou pas. « En cas d'absence d'accord, ces perturbations seront d'autant plus importantes et le rythme des préparatifs devra s'intensifier considérablement », peut-on lire dans le communiqué.

 

Notons qu’un divorce sans accord ne serait pas sans effets sur les États membres de l’UE voisins du Royaume-Uni, comme la France ou les Pays-Bas. On redoute notamment d’importants embouteillages aux frontières, causés par le retour de contrôles douaniers.

 

À Bruxelles, donc, pas question de revenir sur l’accord avalisé par les 28 lors du sommet sur le Brexit du 25 novembre dernier. « C’est le seul accord possible », a déclaré le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, peu après la rencontre ; une mise en garde lancée aux députés britanniques réfractaires à l’accord.

 

Rappelons toutefois qu’en octobre, l’incertitude planait toujours quant à la possibilité d’en arriver à un compromis entre Londres et Bruxelles, avant la date butoir en mars. Le dossier irlandais était au cœur des contentieux. « Si nous avons à négocier de cette question [irlandaise] là aujourd’hui, c’est trop tard », nous avait alors confié en coulisse la même source de la Commission, bien au fait de la tournure des négociations et proche de l’équipe de Michel Barnier, le négociateur en chef à Bruxelles, peu avant le Conseil européen du 17 octobre.

 

Mais avec l’aval des 28 sur la question, la balle est maintenant dans le camp du Parlement britannique. Et reste maintenant à voir si l’évolution de la situation à Londres ravivera les craintes d’un « no deal » de certains à Bruxelles.

 

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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