L’agenda 2030 : Un consensus ambigu - Introduction (1/5)

31.01.2019

 Les 17 objectifs de développement durable 

 

Les objectifs du développement durable des Nations unies, acclamés comme étant le fruit d’un consensus historique, reposent en grande partie sur l’utilisation d’expressions ambigües. Cette série de 5 articles propose d’analyser les expressions à la source de ces ambiguïtés afin de dévoiler les conflits idéologiques qu’elles dissimulent.

 

Adoptés en septembre 2015, les 17 Objectifs du développement durable (ODD) de l’Organisation des Nations unies (ONU) ont pour but d’orienter les efforts de développement de la communauté internationale jusqu’en 2030. Les ODD ont été adoptés en tant que successeurs aux Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) qui avaient été entérinés en l’an 2000. À l’époque, l’adoption des huit OMD confirmait le passage d’une vision du développement axé sur l’emploi et la productivité à un développement orienté vers la réduction de la pauvreté et l’amélioration des conditions de vie (Koehler, 2015). En 2015, l’avènement de l’Agenda 2030 et des dix-sept ODD marquent également un changement important dans la conception du développement au sein de l’ONU : le cadre passe du développement humain au développement durable.

 

L’adoption des ODD, qui est le fruit d’un long processus d’élaboration marqué par l’inclusion et la participation, fut typiquement présentée et perçue comme le fruit d’un consensus historique, ralliant tous les acteurs du développement sous l’égide d’un agenda commun. Pourtant, loin de cette perspective, le consensus que présentent les ODD et l’Agenda 2030 est en réalité superficiel et nébuleux. Derrière lui se cachent d’importants conflits politiques et idéologiques.

 

Le consensus superficiel des ODD repose en grande partie sur l’emploi d’ambiguïtés constructives, soit : l’utilisation délibérée de la polysémie d’un mot ou d’une phrase dans le but d’atteindre un objectif politique (Berridge et James, 2003). En employant des formulations ambigües, le texte des ODD permet plusieurs interprétations de ses dispositions et peut donc représenter simultanément les préférences de multiples acteurs, et ce, même si leurs préférences sont incompatibles. En d’autres mots, les ambiguïtés constructives permettent aux parties de s’entendre sur le texte à adopter, sans toutefois être d’accord sur son sens ou son interprétation.

 

La littérature est incertaine quant aux effets de l’utilisation d’ambiguïtés constructives, mais une chose est certaine : leur emploi tend à dissimuler les conflits politiques et idéologiques.  Ceci est particulièrement vrai dans le cas des ODD où les ambiguïtés se fondent principalement sur des mots qui, malgré leur polysémie, se voient attribuer une connotation positive par tous les acteurs impliqués, peu importe leur allégeance politique ou idéologique. Nous pouvons qualifier ces mots de « buzzword » (Cornwall et Brock, 2005). En créant des imprécisions dans le texte et en suscitant une approbation de toute part, ces buzzwords ont pour effet de masquer les désaccords idéologiques entourant le développement international.

 

 Si l’utilisation de buzzwords permet de dissimuler les conflits sous-jacents aux ODD, c’est en analysant ces mots que nous parviendrons à identifier et à comprendre les conflits sous-jacents. Plus précisément, nous proposons d’étudier les discours des différents États ayant participé à l’élaboration des ODD afin d’identifier les diverses significations que portent ces termes ainsi que les différentes approches du développement dans lesquelles ils s’insèrent. Cette série d’articles propose donc d’analyser les sources des ambiguïtés afin de dévoiler les conflits qu’elles dissimulent.

Les quatre articles suivants traiteront d’un des quatre buzzword que nous jugeons centraux au consensus de surface de l’Agenda 2030 et des ODD : i) Développement durable, ii) « Personne laissée de côté », iii) Universalité et iv) partenariat mondial. Le choix de ces mots a d’abord été orienté par leur importance dans les discussions des ODD, chacun d’eux ayant été au cœur de plusieurs débats, mais également parce qu’ensemble, ils représentent quatre importantes facettes de l’agenda 2030. Développement durable révèle des conflits concernant la définition et les priorités du développement ; « ne laisser personne de côté » témoigne des divergences concernant le sujet du développement ; universalité permet d’explorer les conflits portant sur la responsabilité du développement ; et partenariat mondial dévoile davantage le conflit portant sur la responsabilité du développement, ainsi qu’un autre conflit concernant l’identification des acteurs du développement.

 

L’angle employé pour étudier ces conflits portera principalement sur la dichotomie opposant les pays du Nord – comprenant l’Europe, l’Amérique du Nord ainsi que et certains pays développés d’Asie et d’Océanie – aux pays du Sud – consistants de l’Amérique du Sud, de l’Afrique le Moyen-Orient et le reste de l’Asie. Certes, cette dichotomie Nord-Sud est loin d’englober toutes les nuances des conflits idéologiques entourant les ODD, mais elle demeure le principal axe structurant la politique internationale du développement. C’est effectivement en fonction de ces deux principaux groupes que s’identifient les États eux-mêmes et que se structurent les coalitions et les négociations dans un grand nombre d’organisations internationales (Petiteville, 2013) et plus spécifiquement dans les négociations menant aux ODD (Dodds, 2016).

 

Ultimement, cette étude des ODD dévoilera le vaste fossé séparant les positions des pays du Nord et des pays du Sud. Le Sud propose un développement centré sur la croissance économique de l’État, mené par les gouvernements nationaux dans un esprit de solidarité internationale où le Nord vient en aide au Sud. À l’opposé, le Nord adopte une vision du développement où économie, environnement, gouvernance, société et droits de la personne sont d’égale importance et se renforcent mutuellement, où les résultats se mesurent à l’échelle d’individus et où les gouvernements partagent la responsabilité du développement avec les différents acteurs de la société civile et du secteur privé. L’agenda 2030 ne parvient peut-être pas à donner une image claire de la trajectoire que prendra le développement d’ici à 2030, mais le conflit Nord-Sud qu’il recèle est limpide.

 

 

Sources (bibliographie sélective)

Berridge, G.R., and Alan James (2003). « Constructive Ambiguity », dans G.R. Berridge and Alan James, dir., A Dictionary Of Diplomacy. Basingstoke: Palgrave MacMillan.

 

Cornwall, Andrea et Karen Brock. (2005) « What do buzzwords do for development policy ? a critical look at ‘participation’, ‘empowerment’ and ‘poverty reduction’ ». Third World Quarterly, 26 (7), pp. 1043-1060.

 

Dodds, Félix, David Donoghue et Jimena Leiva Roesch. (2017). Negotiating the Sustainable Development Goals : A Transformational Agenda for an Insecure World. New York : Routledge.

 

Koehler, G. (2015). « Seven Decades of 'Development', and now what? » Journal of International Development , 27, pp. 733-751.

 

Petiteville, Franck. (2013). « Les négociations multilatérales à l’OMC : L’épuisement d’un modèle ». Dans F. Petiteville et al. dir., Négociations internationales, pp. 345-372.

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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