L’agenda 2030 : Un consensus ambigu - Le développement durable (2/5)

28.02.2019

 

Les objectifs du développement durable des Nations unies, acclamés comme étant le fruit d’un consensus historique, reposent en grande partie sur l’utilisation d’expressions ambigües. Cette série intitulée « l’Agenda 2030 : un consensus ambigu » propose un rapide survol de ces termes et des conflits qu’ils recèlent. Ce deuxième article de la série entreprend de dévoiler les conflits politiques cachés derrière le terme « développement durable ».

 

 

Développement durable – Interactions entre les dimensions du développement

 

Développement durable, terme éponyme de l’ensemble d’objectifs à l’étude, est généralement défini de manière très succincte comme étant un développement permettant « de répondre aux besoins du présent sans compromettre la possibilité pour les générations à venir de satisfaire les leurs. » (Commission Brundtland, 1987). La particularité de ce paradigme de développement repose essentiellement sur la reconnaissance de la finitude des ressources naturelles et de l’importance des enjeux environnementaux. Cette définition simple a un potentiel rassembleur impressionnant et les acteurs de tous horizons politiques ou idéologiques s’entendent sur le fait que le développement durable est souhaitable et mérite d’être poursuivi.

 

Ce consensus se manifeste principalement dans l’ajout de la dimension environnementale aux dimensions économiques et sociales du développement tel que traditionnellement défini. Cela se retrouve dans l’agenda 2030 : « Nous sommes attachés à réaliser le développement durable dans ses trois dimensions – économique, sociale et environnementale – d’une manière qui soit équilibrée et intégrée. » (AGONU, 2015 : para. 2). Cependant, derrière ce consensus de façade se cachent d’importants désaccords entre les pays du Nord et du Sud, l’un concernant le poids accordé aux différentes dimensions du développement et l’autre portant sur l’inclusion d’une quatrième dimension à la définition du terme.

 

Pour les pays du Nord, – composés des pays d’Europe, d’Amérique du Nord ainsi que certains pays développés d’Asie et d’Océanie – l’équilibre entre les dimensions implique une égalité d’importance entre les trois dimensions du développement durable comme en témoigne cette intervention de l’Allemagne : « Le développement ne peut être durable que si les trois dimensions de la durabilité sont traitées sur un pied d’égalité » (2013 :1). L’octroi d’un poids équivalent aux dimensions du développement durable provient entre autres du fait que le Nord conçoit une relation d’interdépendance entre les dimensions du développement de manière à ce que chaque dimension contribue à l’atteinte des autres. « Les dimensions économiques, environnementales et sociales du développement durable se renforcent mutuellement et croient ensemble de manière dynamique » affirment la Pologne et la Roumanie (2013 :1); « La recherche de durabilité a en effet des impacts positifs sur la croissance économique » déclarent la France, l’Allemagne et l’Italie (2014 : 2) alors que l’Union européenne soutient que « La promotion du travail décent, de protection sociale et la prise en considération des inégalités peuvent aussi contribuer à la durabilité mondiale » (2013 : 2). Autrement dit, la croissance permet l’innovation nécessaire pour protéger l’environnement et fournit les moyens financiers pour lutter contre la pauvreté ; la protection de l’environnement permet de conserver les gains sociaux et économiques sur le long terme ; enfin, le développement social habilite les individus à contribuer au développement économique et à la protection de l’environnement.

 

Alternativement, les pays du Sud – constitués des pays d’Amérique du Sud, d’Afrique, du Moyen-Orient et de plusieurs pays d’Asie – privilégient une approche éconocentriste du développement. Pour ces États, les dimensions du développement ne se renforcent pas mutuellement et des efforts visant l’atteinte d’une dimension environnementale pourraient nuire à l’atteinte des autres. Ces conflits potentiels amènent le Sud à hiérarchiser les dimensions du développement, généralement en plaçant l’économie au sommet de leurs priorités comme le souligne les Bahamas : « Nous devons nous assurer que les initiatives d’écologisation ne mettent pas à risque notre macrodéveloppement » (2012 : para. 9).

La centralité de la dimension économique dans l’approche des pays du Sud se voit également dans le fait qu’ils conçoivent généralement cette dimension comme étant nécessaire à l’atteinte de la dimension sociale. Ces déclarations du Bangladesh et de l’Inde sont particulièrement évocatrices sur ce point : « Le développement devrait accroître la jouissance des droits de l’Homme. Des problèmes pourraient survenir si nous essayons de faire les choses à l’inverse et prendre les droits de l’Homme comme un moyen de réaliser le développement. (Bangladesh, 2013 : 1), « La croissance économique est nécessaire à la recherche de politiques inclusives et à l’éradication de la pauvreté […] il ne peut y avoir de développement sans croissance » (Inde, 2013 : 2).

 

Un premier point de clivage entre le Nord et le Sud porte donc sur la nature de l’ « équilibre » entre les dimensions du développement durable. Pour le Nord, toutes les dimensions contribuent à l’atteinte des autres et doivent donc être accordée un même niveau d’importance. Pour le Sud, les dimensions du développement ne se renforcent pas nécessairement, mais peuvent même se nuire mutuellement.

 

 

Développement durable – combien de dimensions?

 

Un second point de clivage porte sur le nombre de dimensions comprises dans la définition du terme développement durable. Bien que tous s’entendent sur l’inclusion des dimensions environnementale, sociale et économique, plusieurs pays du Nord, joints par plusieurs pays africains, ont manifesté un désir d’inclure une quatrième dimension à la définition du développement durable, couvrant les enjeux de sécurité et de gouvernance, chose à laquelle le Sud s’est clairement opposé.

           

La position des pays du Nord et des pays africains vient principalement du fait qu’ils conçoivent les enjeux de gouvernance et de sécurité comme étant un prérequis à l’atteinte des autres dimensions du développement comme l’affirme le groupe Sud-Africain et la Commission européenne : « la gouvernance est à la fois une fin en soi, et un moyen fondamental pour atteindre les autres objectifs du développement durable » (Groupe Sud-Africain, 2014 : 4), « La démocratie, les droits de l’Homme, la règle de droit, la bonne gouvernance, l’égalité des genres et l’émancipation des femmes, sont indispensables pour réaliser le développement durable » (Commission européenne, 2012 : 2). La quatrième dimension du développement durable s’insèrerait donc harmonieusement dans la relation de renforcement mutuel qui relie déjà les trois autres dimensions. Ultimement, c’est l’Italie qui a exprimé le plus clairement cette position en déclarant sans équivoque : « l’émergence d’une dimension transversale additionnelle au développement durable englobant la paix, la règle de droit, la promotion des droits de l’Homme et la mise en place d’institutions et d’une gouvernance efficace, constitue un pilier essentiel dans la construction d’un futur durable pour tous » (2015 : 3).

 

Les gouvernements du Sud vont quant à eux s’opposer à l’ajout d’une quatrième dimension à la définition du terme développement durable. Pour eux, les enjeux de sécurité et de gouvernance, loin d’être essentiels au développement, ont le potentiel de détourner l’attention et les efforts de la communauté internationale de ce qui sont, selon eux, les enjeux centraux du développement. Le Brésil témoigne de cette position en déclarant « les questions de paix et de sécurité ne devraient pas être au cœur de ce débat, afin que notre attention ne soit pas détournée des enjeux au cœur du développement durable » (2014 : 1) et la Chine renchérit : « Il est important d’éviter les thèmes qui nous détournent du sujet principal du développement » (2013 : 2). Le Sud perçoit plutôt la sécurité et la gouvernance comme étant strictement des résultats du développement durable : « Seul le développement peut promouvoir la paix et ériger des barrières contre les tensions et les conflits […] il est donc essentiel de maintenir notre attention sur le mandat et l’objectif de ce groupe[1] » (Inde, Pakistan et Sri Lanka, 2014 : 2). Ainsi, la meilleure façon d’assurer la sécurité et la bonne gouvernance serait de rester concentré sur les trois autres dimensions du développement.

 

Le texte de l’Agenda 2030 ne résout pas cette opposition. À première vue, l’accord semble appuyer davantage la position du Sud en définissant le développement durable « dans ses trois dimensions » (AGONU, 2015 : para. 2). Pourtant, le texte vient également donner une importante légitimité à la position des pays du Nord et Africain en établissant une relation de renforcement mutuel entre le développement et la sécurité et la gouvernance : « Il ne saurait y avoir de développement durable sans paix et sans sécurité; et inversement, sans développement durable, la paix et la sécurité sont en danger. » (AGONU, 2015 : para. 35). Ces imprécisions permettent aux pays du Nord et du Sud d’interpréter les ODD en fonction de leurs préférences.

 

 

Conclusion 

 

En somme, bien que le terme développement semble susciter une adhésion tous azimuts des acteurs du développement, d’importants désaccords subsistent concernant la définition du développement et les interactions entre ses dimensions. Le Nord conçoit un développement en quatre dimensions qui se renforcent mutuellement, alors que le Sud voit un développement en trois dimensions, centré sur l’économie. Ces divergences ne sont pas anodines et risquent fort bien d’avoir des impacts dans la mise en œuvre de l’Agenda 2030. Les États pourront accorder une plus grande attention aux objectifs et aux cibles qui correspondent davantage à leurs intérêts ou leur perspective et pourront invoquer le texte adopté pour soutenir leur position.

 

 

 

[1] En référence au groupe de travail ouvert, responsable de l’élaboration des Objectifs du développement durable

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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