Dossier élections européennes : l’UE à la croisée des chemins ? - À Bruxelles, le (nouveau) défi des populistes italiens (1/3)

03.04.2019

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 (Image "unfinished european union" par Yannic Meyer ((CC BY-NC 2.0))

 

Crise migratoire, dérives autoritaires à l’Est, montée du populisme, leadership européen en panne, effondrement des partis traditionnels… En vue des élections européennes qui auront lieu ce printemps, l’Union européenne parviendra-t-elle à surmonter l’adversité ? Premier texte d’une série de trois.

 

 

Les tensions des deniers mois entre Bruxelles et Rome ne seraient qu’un avant-goût des bouleversements à venir au sein de l’Union européenne. À un mois des élections européennes, le camp des populistes italien de Matteo Salvini et de Luigi DiMaio pourraient bien causer la surprise et en inspirer plusieurs, partout sur le continent.

 

La foule est déjà là pour l’accueillir. Des drapeaux blancs à l’effigie de son parti s’agitent du parterre. Depuis son balcon du palais Chigi, le siège de la présidence du Conseil des ministres italiens, il apparaît un bref instant. Les « Luigi, Luigi, Luigi ! » se mettent à fuser. Point levé, braqué sous les projecteurs, visage souriant, Luigi Di Maio salue ses militants. Tonnerre d’acclamations.

 

En ce 27 septembre 2018 à Rome, dans l’enceinte de l’édifice d’où Luigi Di Maio fait sa sortie, les ministres du gouvernement italien viennent de s’entendre sur le contenu du prochain budget national. Pour le jeune Di Maio, 32 ans et déjà leader de la formation politique anti-système Cinq étoiles, c’est d’abord un « budget du peuple ». Les mesures qui y figurent sont ambitieuses : hausse des dépenses publiques, retraites anticipées, revenu de citoyenneté pour les plus démunis, baisse de taxes… Son coût ? Environ 21 milliards d’euros.

 

Matteo Salvini, lui aussi, s’en réjouit. Aux commandes de la Ligue, un parti d’extrême droite qui a obtenu 17% des voix lors des élections législatives en mars 2018, il gouverne le pays avec Luigi Di Maio depuis juin 2018. À l’opposé du spectre politique, les deux hommes fédèrent néanmoins leur gouvernement de coalition autour d’un objectif commun : bousculer Bruxelles.

 

Avec leur budget, comptent bien le montrer. Quelques semaines après les célébrations en grande pompe au palais Chigi, l’ambiance n’est pas à la fête auprès des eurocrates de la Commission. C’est que le budget italien, ce même budget qui, à peine deux semaines auparavant, suscitait la joie dans la capitale italienne, n’enchante pas l’exécutif européen. En cause ? Au départ, les mesures que propose le gouvernement à Rome sont jugées trop dépensières. Évaluées à 2,4% du PIB italien, elles divergent des règles européennes sur l’euro et la stabilité budgétaire. Et de cette sacro-sainte rigueur budgétaire.

 

 

« Une déviation sans précédent »

 

En ce lundi 15 octobre, nous nous trouvons dans le quartier européen de Bruxelles. Une légère brise flotte au dessus des 28 drapeaux étoilées de l’Union. Comme un calme avant la tempête. À deux pas de là, dans le Berlaymont, le siège de la Commission européenne, on s’apprête à recevoir le texte budgétaire italien, en vue de le réviser. Non sans scepticisme.

 

Il faut dire que d’emblée, la posture économique du pays n’aide en rien les choses. Aux prises avec une dette avoisinant déjà les 130% du PIB national, l’Italie est tous sauf en phase avec Bruxelles ; il n’est pas question, pour l’UE, de devoir à surmonter une nouvelle crise économique. Et surtout pas après l’expérience du fiasco grec en 2010.

 

« Une déviation sans précédent » : et voilà que trois jours plus tard, jeudi 18 octobre, la Commission bombe le torse. Rome refuse de réviser à la baisse le coût de son budget, Bruxelles réplique. Dans une lettre à l’adresse du gouvernement italien, le commissaire européen à l’économie, Pierre Moscovici lance le premier assaut : « Nous n’avons jamais eu un tel écart en matière de déficit structurel, entre ce qui était demandé [à l’Italie] et ce qu’elle a prévu, dans un contexte de dette élevée. »

 

Le ton devient vite incisif, acerbe. Les tractations virent aux hostilités, le discours se corse : on passe des réprimandes à la menace de sanctions. Mi-novembre, Matteo Salvini, lui, se la joue frondeur. « La lettre de l'UE est arrivée ? J'attends aussi celle du Père Noël. » Des pénalités, il s’en moque.

 

Et le 22 novembre, ça y est, Bruxelles en a assez: l’Union enclenche une procédure de déficit excessif à l’encontre du gouvernement italien. Une mesure pouvant, à terme, mener à des sanctions financières à l’encontre d’un pays membre ne respectant pas des cibles établies dans le pacte de stabilité et de croissance. Du jamais vu dans l’histoire de l’Union européenne.

 

 

Échappé belle

 

Mais la « déviation » italienne reprendra toutefois la trajectoire attendue — du moins, celle voulue Pierre Moscovici et la Commission. Le 19 décembre, au terme de deux mois de tractations houleuses, les deux parties parviennent à s’entendre. On enterre la hache de guerre. Les uns font des concessions et modèrent leurs ardeurs dépensières ; les autres abandonnent leur démarche de sanctions. Retour à la case départ ?

 

Dans ce dossier, la Commission européenne semble s’en être tirée d’affaires — et de justesse. Car c’est elle qui avait le plus à perdre. Si l’Italie avait décidé de s’entêter et de faire la sourde oreille, malgré la mise en garde bruxelloise, c’est la légitimité même de la Commission qui aurait été mise en cause, analyse Frédéric Mérand, directeur du Centre de Recherche de l’Université de Montréal (CÉRIUM). Ce serait alors devenu « une lutte politique sauvage », estime-t-il.

 

 

En clair, Bruxelles l’a échappé belle.

 

Le gouvernement italien n’a donc pas pu mettre en œuvre l’entièreté de son « budget du peuple », tel que promis. À la faveur de Bruxelles, dira-t-on, et à la défaveur de Salvini et Di Maio, qui ont dû plier l’échine, entre autres, sous le poids des marchés.

 

La lutte ne risque toutefois que d’être partie remise. Et elle se transportera dans les urnes. En mai prochain, sont prévues les élections européennes de 2019, un scrutin qui pourrait transformer le portrait politique de l’Union et qui s’annonce déjà payant… pour les populistes au pouvoir à Rome. Et pour cause. À lui seul, le parti d’extrême droite de Matteo Salvini récolterait aujourd’hui près de 30% des intentions de vote dans les sondages — ce qui constitue presque le double de son score des élections italiennes de mars 2018. En clair, une occasion de riposte populiste, par les urnes, contre la Commission de Jean-Claude Juncker.

 

Cependant, Salvini ne sera pas le seul de sa trempe à tenter de forcer les portes du Parlement européen ce printemps. Partout en Europe depuis trois ans, les partis populistes décochent des scores impressionnants lors d’élections, jusqu’à parfois gravir les échelons du pouvoir. Et le prochain scrutin en mai ne risque pas d’y faire exception. « Ce sera le plus important [scrutin] depuis les vingt dernières années en Europe », estime Luca Tomini, professeur de science politique à l’Université libre de Bruxelles. « On a désormais tous les acteurs à table : plein de nouveaux partis arrivent de partout, dans tous les pays. Le paysage politique est en train de complètement changer. »

 

Dans une Europe bousculée par les forces eurosceptiques et par un Brexit qui prend des airs de  casse-tête, les élections de mai prochain projettent donc le défi de taille — un de plus — que  la Commission à Bruxelles devra affronter. À commencer par la thématique de l’immigration, devenu véritable carburant de l’extrême droite, qui ne s’absentera pas des débats. Au contraire.

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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