L'agenda 2030 : Ne laisser personne de côté (3/5)

25.04.2019

 

Un deuxième buzzword caractérisant l’Agenda 2030 est l’expression « ne laisser personne de côté » (NLPC). D’abord mis de l’avant dans le rapport du groupe de personnalités de haut niveau (GPHN) en 2013, ces mots sont rapidement devenus un « cri de ralliement » (Jones, 2015 : 1) qui fut adopté par tous les acteurs impliqués dans la rédaction des ODD. Fort de ce consensus, l’expression fut intégrée dans l’agenda 2030 : « Nous promettons de ne laisser personne de côté dans cette formidable quête collective. Considérant que la dignité de la personne humaine est fondamentale, nous souhaitons que ces objectifs et cibles se concrétisent au profit de toutes les nations, tous les peuples et toutes les composantes de la société. » (AGONU, 2015 : para 4).

 

Lorsque le GPHN mit l’expression NLPC de l’avant, il répondait entre autres à des critiques qui avaient été faites à propos des OMD : le manque d’attention aux inégalités et à la distribution des gains du développement. Le rapport du panel déclare donc sous la section intitulée « Ne laisser personne de côté » : « Le nouvel agenda doit adresser les causes de la pauvreté, de l’exclusion et des inégalités » (GPHN, 2013 : 7). Le consensus qui s’est rapidement formé autour de cette expression devint une affirmation que le développement n’est pas seulement une question de lutte contre la pauvreté et de progrès agrégé, mais qu’il implique aussi un partage équitable des gains du développement de manière à ce que tous puissent y gagner. Cependant, la reconnaissance du fait que les inégalités constituent un enjeu devant être traité dans l’agenda n’a pas la même signification pour tous les acteurs. En effet, derrière le consensus entourant NLPC, un débat a lieu à savoir quelles inégalités doivent être prioritairement attaquées. Encore une fois, ce débat était principalement structuré autour de l’opposition entre les États du Sud, qui accordent plus d’importance aux inégalités entre les pays, et les États du Nord, qui priorisent les inégalités à l’intérieur des pays.

 

 

Le Sud et les inégalités interétatiques

 

Dans le discours des pays du Sud, l’expression NLPC souligne l’importance de réduire les inégalités internationales. À la base de ce discours se trouve d’abord la création d’une dichotomie entre pays développés du Nord et pays en développement du Sud : « L’écart entre le Nord et le Sud s’élargit » (Chine, 2012 : 1). C’est à cette dichotomie que la notion d’inégalité est ensuite rattachée, faisant d’elle un qualificatif de la division Nord-Sud. En d’autres mots, pour les gouvernements du Sud, le monde est caractérisé par une séparation inégalitaire de la richesse entre les pays du Nord et les pays du Sud. La lutte contre les inégalités serait donc une manière d’amoindrir ces écarts de richesse et de développement qui séparent les États.

 

Par ailleurs, les inégalités à l’intérieur des États sont intégrées dans ce discours de manière à diminuer leur importance en comparaison aux inégalités internationales : « les inégalités de revenus entre les pays sont plus élevés que celles à l’intérieur des pays. Il devrait y avoir une mobilisation internationale pour renverser cette tendance et pour réduire les inégalités internationales. » (Égypte, 2014 : 2). Ainsi, pour les pays du Sud, l’expression NLPC désigne l’importance de s’attaquer aux inégalités interétatiques. En d’autres mots, pour ces pays, « Ne laisser personne de côté » pourrait être traduit par « Ne laisser aucun pays de côté ».

 

 

 

Le Nord et les inégalités intra-étatiques

 

Pour les États du Nord, NLPC ne concerne pas les inégalités entre les pays, mais les inégalités à l’intérieur des pays dans une perspective cosmopolite. Dans les discours des pays développés, l’expression est virtuellement toujours articulée en lien avec les inégalités entre les groupes sociaux et entre les individus. Selon l’Union européenne : « Nous devons aspirer à ne laisser personne de côté, en réalisant des avancées pour tous les groupes sociaux à travers tous les quintiles de revenus et en assurant l’égalité d’opportunité » (Union européenne, 2013 : 2). C’est le Japon qui exprime le plus clairement cette position en déclarant : « […] Les inégalités à l’intérieur des pays deviennent une source de grandes préoccupations pour nous tous […]. Si nous cherchons à éradiquer la pauvreté, nous devons nous attaquer aux inégalités à l’intérieur des pays » (Japon, 2014 :1).

 

Contrairement aux pays du Sud qui minimisaient les inégalités à l’intérieur des États, certains pays du Nord tendent à minimiser l’ampleur des inégalités interétatiques pour accorder plus de poids à leur position : « Pourquoi parlons-nous de prospérité partagée, d’inégalités et de disparités entre les pays ? Ultimement, ce sont les personnes qui comptent et non pas le score agrégé sur le bulletin national » (Japon, 2015 :2). Ainsi, la richesse collective d’un État est associée à un « score » abstrait alors que la richesse individuelle est associée, de manière plus concrète, à de véritables êtres humains. Dans le discours des pays du Nord, le signifiant NLPC désigne donc l’importance de s’attaquer aux inégalités entre les individus et les groupes sociaux, à l’intérieur des États.

           

 

Le droit au développement, un cas de figure

 

L’opposition entre les gouvernements du Nord et du Sud concernant les inégalités se manifeste également dans d’autres débats qui ont fait surface lors de l’élaboration des ODD. L’un deux concerne l’incorporation du droit au développement dans le texte de l’Agenda 2030. Le droit au développement a la particularité d’être un droit collectif, s’appliquant aux peuples et aux nations (AGONU, 1986 : art. 1), ce qui le rapproche des débats entourant l’expression NLPC.

 

Fort de l’attention qu’ils accordent aux inégalités internationales, les pays du Sud ont octroyé une importance particulière au droit au développement durant l’élaboration des ODD. En mettant l’accent sur ce droit, les pays du Sud placent le peuple, voire l’État, comme principal sujet du développement, ce qui justifie une plus grande attention aux inégalités entre les pays plutôt qu’entre les individus. Ce poids accordé au droit au développement, en contraste aux droits individuels, est très bien illustré dans cette déclaration du Bangladesh prononcée pendant la sixième session du groupe de travail ouvert chargé de l’élaboration des ODD.

 

« Les approches au développement basées sur les droits sont souvent prescrites comme manière d’intégrer les droits de l’Homme dans le développement. Cependant, nous ne connaissons aucun exemple où ces approches ont produit le succès escompté, sur lequel nous pourrions nous baser. […| Dans ce contexte, il serait de mise que nous nous attardions sur la promotion du droit au développement, qui en quelque sorte, englobe tous les autres droits de l’Homme » (Bangladesh, 2013 : 1).

 

Cependant, les pays du Nord qui refusent d’accorder une place centrale au droit collectif et prônent plutôt une approche du développement basée sur les droits individuels. L’Union européenne affirme explicitement la subordination du droit au développement par rapport aux droits individuels : « Tout en considérant la déclaration sur le droit au développement, nous devons être très clairs que celle-ci n’est pas à pied d’égalité avec la Déclaration universelle des droits de l’Homme » (Union européenne, 2015 : 3). Finalement, en présentant un développement fondé sur des droits individuels, les pays du Nord affirment que l’individu est le sujet principal du développement.

 

 

Conclusion

 

En somme, l’expression « ne laisser personne de côté » fait référence à des préoccupations bien différentes pour les pays du Nord et les pays du Sud. Les pays du Sud interprètent l’expression à partir du postulat que l’État est le sujet principal du développement, lui donnant donc un sens collectif, centré sur les inégalités internationales. Pour leur part, les pays du Nord articulent NLPC dans un discours où le développement concerne principalement les individus, faisant de l’expression un appel à lutter contre les inégalités à l’intérieur des pays.

 

Revenant à l’inclusion de l’expression dans l’Agenda 2030 l’on constate que le texte final ne tranche pas la question et accorde, dans un même souffle, une légitimité aux deux significations opposées du buzzword : « Nous promettons de ne laisser personne de côté […], nous souhaitons que ces objectifs et cibles se concrétisent au profit de toutes les nations, tous les peuples et toutes les composantes de la société. » (AGONU, 2015 : para. 4). Un consensus a donc été atteint pour l’intégration de l’expression « ne laisser personne de côté » dans l’agenda, mais la dissension demeure quant à sa signification.

 

Les divergences de compréhension entre le Nord et le Sud risquent fort bien d’engendrer des divergences dans leur mise en œuvre de l’Agenda. Il ne sera pas surprenant si les efforts des pays du Sud se concrétisent par l’avancement de projets nationaux et collectifs. De même, l’on ne s’étonnera point si l’on constate que les initiatives des gouvernements du Nord mettent de l’avant les droits individuels ou la protection des intérêts de groupes sociaux particuliers.

 

 

Bibliographie sélective

 

AGONU – Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies. (1986). « Déclaration sur le droit au développement ». New York : Résolution 41/128 (A/RES/41/128), 4 décembre 1986. En ligne. http://www.un.org/french/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/41/128

 

AGONU – Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies. (2015). « Transformer notre monde : le Programme de développement durable à l’horizon 2030 ». Résolution 70/1 (A/RES/70/1), New York : 25 septembre 2015. En ligne. http://www.un.org/ga/search/view_doc.asp?symbol=A/RES/70/1&Lang=F

 

Bangladesh. (2013). Déclaration. 6e session du GTO, Human rights, the right to development, global governance. En ligne. https://sustainabledevelopment.un.org/content/documents/5008bangladesh3.pdf

 

Chine. (2012). Déclaration. Conférence des Nations unies sur le développement durable, Rio+20, 1ière rencontre plénière. En ligne. https://sustainabledevelopment.un.org/content/documents/16694china.pdf

 

Égypte. (2014). Déclaration. 8e session du GTO, Promoting equality, including social equity, gender equality and women’s empowerment. En ligne. https://sustainabledevelopment.un.org/content/documents/6420egypt1.pdf

 

GPHN — High-Level Panel of Eminent Persons on the Post-2015 Development Agenda. (2013). « A New Global Partnership: Eradicate Poverty and Transform Economies Through Sustainable Development ». New York: United Nations. En ligne : http://www.post2015hlp.org/wp-content/uploads/2013/05/UN-Report.pdf

 

Japon. (2014). Déclaration. 8e session du GTO, Promoting equality, including social equity, gender equality and women’s empowerment. En ligne. https://sustainabledevelopment.un.org/content/documents/6295japan1.pdf

 

Japon. (2015). Déclaration. 2e session des négociations intergouvernementales, Comments on the Elements Paper for Declaration Discussion, 2e intervention. En ligne. https://sustainabledevelopment.un.org/content/documents/12995japan3.pdf

 

Jones, Debra – au nom de multiples ONG. (2015). Déclaration sur ‘all social and economic groups’. 8e session des négociations intergouvernementales, Major groups. En ligne. https://sustainabledevelopment.un.org/content/documents/16522Amendment%20by%20Debra%20Jones%20on%20behalf%20of%20multiple%20NGOs%20of%20-%20all%20social%20and%20economic%20groups%20-.pdf

 

Union Européenne. (2013). Déclaration. 4e session du GTO, Employment and decent work for all, social protection, youth, education and culture. En ligne. https://sustainabledevelopment.un.org/content/documents/3654eu.pdf

 

Union Européenne. (2015). Déclaration. 6e session des négociations intergouvernementales, Declaration, 1ière intervention. En ligne. https://sustainabledevelopment.un.org/content/documents/14920eu.pdf

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