Dossier élections européennes : l’UE à la croisée des chemins ? - La crise qui a fracturé l’Europe (2/3)

06.05.2019

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 (image: "European union Brussels DC" par Patrick (CC BY-NC-ND 2.0))

 

 

Au plus fort de la crise migratoire à l’été 2015, alors qu’un grand nombre de réfugiés rejoignait l’Europe, une fissure s’est entrouverte dans l’Union européenne. Près de trois ans plus tard, cette fissure s’est transformée en fracture, compromettant la stabilité politique à Bruxelles. Angela Merkel, cette « leader » de l’unité européenne marche elle sur la corde raide, sur fond d’enjeux migratoires. Deuxième texte d’une série de trois.

 

4 septembre 2015. La chancelière Angela Merkel prend la décision d’ouvrir les portes de l’Allemagne à près d’un million de réfugiés, venus pour la plupart de Syrie. Son geste lui vaut alors des éloges, mais aussi bien des critiques. Et c’est peut-être à ce moment que bien des choses ont basculé, partout sur le continent européen.

 

Depuis, deux blocs, deux visions, deux Europes semblent s’être formées. La première, libérale, triomphe à Bruxelles, d’où elle tente de mettre sur pied une politique de quotas migratoires. Cette Europe, celle d’Angela Merkel, jugée élitiste et déconnectée du peuple, est devenue la bête noire de l’autre Europe, populiste et « illibérale », qui célèbre les frontières et pourfend l’immigration. Devenu la tête d’affiche des mouvements nationalistes, anti-migrants et xénophobes Viktor Orban en est l’un des chefs de file. L’une promeut la coopération et pour tenter de calmer la bête. L’autre, la fermeture et le repli — au grand dam des défenseurs d’une intégration européenne bâtie sur l’intérêt commun.

 

 

« Airs impérieux » de Bruxelles

 

Réélu en avril 2018, le premier ministre de la Hongrie est l’archétype du leader réfractaire à toute « intrusion » migratoire en Europe. C’est au nom de la « civilisation » chrétienne qu’il conteste les « airs impérieux » de Bruxelles. C’est ainsi que depuis juin 2015, une clôture anti-migrants de 175 km longe la frontière serbo-hongroise: c’est Viktor Orban lui-même qui l’a faite ériger, dans le but de stopper les flux en provenance de la route des Balkans.

 

Sa rhétorique fait mouche sur le continent. À Rome, le populiste Matteo Salvini se montre lui aussi intransigeant sur la question migratoire. Depuis juin 2018, il refuse bec et ongle le droit d’accoster dans les ports italiens aux navires de sauvetage de réfugiés, pour la plupart rescapés en mer. En Autriche, c’est le droit d’asile qui est mis à mal depuis quelques mois ; l’arrivée au pouvoir de la coalition conservatrice et d’extrême droite du chancelier Sebastian Kurz y est pour beaucoup. Et en Europe de l’Est, les pays du Visegrad (Pologne, République Tchèque, Slovaquie et Hongrie) disent non à toute idée de de quotas migratoires. Là encore, deux Europe sont engagées dans une opposition frontale.

 

Il faut dire qu'à l’approche des élections européennes, les deux camps bombent d’autant plus le torse. Réunis en grande pompe à Budapest, jeudi 2 mai, Viktor Orban et Matteo Salvini, le chef de l’extrême droite italienne, ont annoncé vouloir contrer « l’invasion migratoire », rien de moins. C’est un « nouveau chapitre » que ces chantres du populo-nationalisme souhaitent ouvrir, après le 26 mai, date butoir du scrutin européen. Et le premier ministre hongrois de déclarer : « [j]e suis convaincu que l’Europe a besoin d’une alliance de partis anti-immigration ». Sur cette question, « il serait préférable pour l’Europe que ce ne soit pas Macron, mais Orban et Salvini qui soient aux commandes », a-t-il renchéri. Des pointes lancées, une fois de plus, à l’endroit de la Commission actuelle.

 

 

Tentation des frontières

 

Mais peut-on réellement parler de « crise » migratoire ? Les chiffres semblent montrer l’inverse. À titre indicatif, les flux de réfugiés en provenance de la route des Balkans ont chuté de 99% en 2018, par rapport à l’année 2016. En Méditerranée, pour les arrivées par bateau vers l’Italie, c’est une baisse de 67%. Une chose est certaine : cette « crise », s’il en est une, s’est aujourd’hui mutée en conflit politique. Et à Bruxelles, elle en inquiète plus d’un.

 

C’est que le désaccord sur la façon dont l’Europe doit gérer la « crise » migratoire reflète une opposition plus profonde. Et c’est le projet européen lui-même qui est remis en cause, notamment sa politique phare : l’espace Schengen. En vigueur depuis plus de vingt ans, ce principe de libre-circulation des personnes dans l’UE est aujourd’hui confronté à la tentation des frontières de plusieurs États membres.

 

Depuis l’été 2018, la situation s’est d’autant plus compliquée. Lors d’un sommet européen en juin qui s’est tenu à Bruxelles, les tensions se sont ravivées de plus belle au sein de l’Union. La question migratoire opposait encore et toujours deux conceptions de l’Europe. Angela Merkel y a joué sa survie politique. Affaiblie par la ligne dure de sa coalition, la chancelière allemande avait dû consentir, bien malgré elle, à refuser les demandeurs d’asile installés sur le sol allemand, pourtant inscrits dans un autre État membre — y compris l’Autriche. La réponse du gouvernement à Vienne, réticent à l’idée d’accueillir les migrants déjà installés chez son voisin allemand, avait été catégorique : pas question d’accepter cette « relocalisation » de migrants.

 

Depuis, la sécurité à la frontière entre l’Allemagne et l’Autriche s’est renforcée. « Si l'Autriche veut faire des contrôles, elle en a tout le droit. Nous ferons la même chose », avait lancé à son tour Matteo Salvini. Ce verrouillage des frontières dans l’Union n’enchante pas à Bruxelles. « Il y a une inquiétude, c’est certain », confiait une source de la Commission européenne à Raison d’État, en octobre 2018.

 

 

« Bruxelles vit dans une bulle »

 

Face au défi migratoire, l’attrait pour la seconde Europe, celle des frontières, grandit. Ses tenants ne partagent pas cette crainte de voir éclater la libre circulation des biens et personnes — un fondement pourtant cher aux yeux des tenants de la première Europe, libérale.

 

« Pour être honnête, ce n’est pas possible d’avoir des frontières ouvertes au sein même de l’Union européenne sans protéger les frontières de l’Europe », estime l’eurodéputé Bernd Kölmel. Car sans fermeté, « nous [risquons] de perdre le contrôle sur les entrées [irrégulières] de personnes. ». Celui qui siège sous la bannière des conservateurs et réformistes européens au Parlement reproche à l’UE sa gestion du dossier migratoire depuis 2015. Une gestion qui serait aussi à l’origine, selon lui, de la montée des partis populistes et de droite xénophobe. Sa solution ? « Il faut protéger les frontières nationales. »

 

Et le député renchérit : « le projet européen est maintenant à la croisée des chemins », affirme sans détour cet ancien membre du Parti Alternative pour l’Allemagne (AfD), une formation politique souvent qualifiée d’extrême droite. « Nous avons besoin de la réformer. » Comment ? Certainement pas en laissant libre cours à une certaine « élite » de Bruxelles qui vivrait, elle, « dans une bulle », croit M. Kölmel. « [Ce sont] les gens dans la société qui voient les problèmes entourant l’immigration et l’euro. »

 

Une Europe sans Merkel ?

 

« Protéger des frontières », voilà donc le nouveau leitmotiv porté par cette nouvelle vague à travers le continent. Si l’enjeu risque de s’inviter dans l’arène électorale ce printemps, ses remous se font déjà bien sentir dans plusieurs États membres. En Belgique, le gouvernement de Charles Michel en a d’ailleurs payé le prix. De front commun, les députés nationalistes flamands ont  retiré leur soutien au Premier ministre libéral le 18 décembre dernier. Leur motif ? Ils s’opposent au pacte sur les migrations de l’ONU, signé par l’exécutif belge et une centaine d’autres États mi-décembre. Cette dissidence a fait tomber la coalition gouvernementale au pouvoir dans la foulée.

 

Mais c’est en Allemagne que les effets politiques de la crise migratoire ont suscité les plus vives réactions en Europe. Au point de faire vaciller la coalition conservatrice et sociale-démocrate, au pouvoir à Berlin.

 

Sur le plan politique, le constat est clair : la chancelière Merkel a perdu des plumes. La coalition dont elle est à la barre s’est affaiblie ; son parti a chuté de neuf points lors des dernières élections législatives de septembre 2017 ; les sociaux-démocrates, avec qui elle partage le pouvoir, ont connu l’un des pires scores de leur histoire. Sous la bannière du parti Alternative pour l’Allemagne (AfD), l’extrême droite a même fait une percée au Bundestag, avec 13% des suffrages — une première dans l’histoire d’après-guerre en Allemagne.

 

En octobre dernier, c’est donc une Angela Merkel en difficulté qui en a fait l’annonce: le prochain scrutin allemand, prévu en 2021, se fera sans elle. Après plus de 13 années au pouvoir, c’est un important changement de garde politique pour le pays. À Bruxelles, le départ annoncé de celle qu’on qualifie de « leader de l’Europe » marque un coup dur pour la stabilité de l’Union.

 

« Elle a été la leader politique la plus importante des dernières années », fait remarquer le directeur du CÉRIUM Frédéric Mérand. « Personne ne peut nier l’ascendance incroyable qu’elle a eue sur la politique européenne pendant une très longue période de temps : c’est la seule qui a été là depuis plus de dix ans à la tête du pays le plus puissant de l’UE. Elle a réellement constitué un point d’équilibre qui a permis de débloquer un nombre important de dossiers » tant à l’échelle nationale qu’européenne, ajoute le professeur Mérand.

 

Avec la désaffectation des partis traditionnels en Allemagne, « l’équation politique qui faisait son succès a disparu », regrette le spécialiste de l’Union européenne. « Il y a un phénomène de fatigue » au sein de l’électorat allemand.

 

Une fatigue qui pourrait aussi trouver écho lors des prochaines élections européennes. À l’heure actuelle, ce sont les camps socialistes et conservateurs qui détiennent la majorité au Parlement européen. Mais la donne pourrait changer à l’issue du scrutin en mai. « La situation est assez critique, concède Frédéric Mérand. Une chose est sûre [après les élections] l’Europe sera beaucoup plus conservatrice. »

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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