Dossier élections européennes : En Europe, les démocraties « illibérales » en plein essor (3/3)

17.05.2019

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 (Image: Europe par Niccolò Caranti (CC BY-NC 2.0))

 

 

Crise migratoire, dérives autoritaires à l’Est, montée du populisme, leadership européen en panne, effondrement des partis traditionnels… En vue des élections européennes qui auront lieu dans une vingtaine de jours, l’Union européenne parviendra-t-elle à surmonter l’adversité ? Troisième texte d’une série de trois.

 

 

Depuis quelques années déjà, l’inquiétude grandit à la Commission européenne. En cause ? L’effritement des régimes démocratiques dans l’Europe post-communiste. Cette tendance compromet les traités européens, assise de la cohésion européenne. Cela pourrait prendre une tournure plus imposante encore, à l’issue du prochain scrutin européen prévu du 23 au 26 mai.

 

En Hongrie et en Pologne, par exemple, le respect de l’État de droit, condition d’entrée au sein de l’Union, est menacé par des dérives semi-autoritaires. Dans ces deux États membres de l’UE, qui y ont adhéré en 2004, on s’éloigne de l’idéal des pères fondateurs de l’intégration européenne. « Ce qu’on voit dans certains pays d’Europe de l’Est, ce n’est pas nécessairement une transition vers un régime autoritaire au sens classique, mais plutôt vers des démocraties de types illibérales, analyse Luca Tomini, chercheur à l’Université libre de Bruxelles. En clair, « c’est une érosion de la dimension surtout libérale », explique-t-il.

 

Cette érosion s’est d’ailleurs accélérée avec l’arrivée de Viktor Orban au pouvoir, il y a huit ans en Hongrie. En 2014, le Premier ministre fort d’un succès électoral se voulait déjà clair : « [l]e nouvel État que nous construisons en Hongrie n’est pas un État libéral, c’est un État non libéral. » Et quatre ans plus tard, le constat est sans appel : la liberté de presse, l’indépendance de la justice ou encore l’État de droit en Hongrie sont plus que jamais fragilisés.

 

Auprès de ses voisins, le « modèle » Orban fait également tâche d’huile. Au pouvoir en Pologne depuis 2015, les conservateurs du PiS n’ont jamais réellement caché leur affinité avec le Premier ministre hongrois. « Créer Budapest à Varsovie », voilà ce que chérissait comme projet, en 2011, le chef de file du parti ultra-conservateur polonais Jaroslaw Kaczynski. Depuis, ses intentions n’ont pas changé. Le gouvernement polonais est aujourd’hui accusé de saboter l’indépendance de la justice et de miner l’indépendance des médias. Même son de cloche en Roumanie, où le pouvoir en place fait craindre à Bruxelles une autre dérive autoritaire.

 

 

« Orban en a profité »

 

Mais d’où vient cet essor « illibéral » qui se propage au sein d’anciens satellites soviétiques? « En Hongrie, la situation actuelle s’explique surtout par l’effet de la crise économique de 2008, qui a eu un impact extraordinaire en Europe, analyse Luca Tomini. Orban a pu en profiter. » La crise migratoire aura aussi « beaucoup profité aux partis proches de Viktor Orban », dont le PiS polonais, ajoute pour sa part en entrevue à Raison d’État Ramona Coman, directrice de l’institut d’études européennes de l’Université libre de Bruxelles.

 

L’Union tente tant bien que mal de maîtriser la bête illibérale, en vain pour le moment. La portée de ses sanctions étant limitée, Bruxelles — et la Commission notamment — peine à imposer sa discipline auprès des régimes hongrois et polonais. L’échec de la mise en vigueur de la procédure de l’article 7 illustre à merveille cette impasse. Inscrite dans les traités européens, cette mesure est censée, à terme, priver un État membre de son droit de vote au Conseil si l’État de droit n’est pas respecté.

 

Or, si cette procédure d’infraction complexe a été activée à l’encontre de la Pologne en décembre 2017, l’exécutif polonais continue de s’en tirer d’affaire jusqu’à aujourd’hui. C’est que pour qu’elle soit effective, la mesure nécessite l’unanimité de tous les États membres. Et c’est là où le bât blesse : la Pologne et la Hongrie, main dans la main, tiennent tête à l’Union européenne en comptant sur un soutien réciproque, une alliance stratégique qui permet de passer outre les sanctions.

 

L’eurodéputée Judith Sargentini en sait quelque chose. Elle est à l’origine d’un rapport condamnant la dérive autoritaire du gouvernement Orban, voté à la majorité au Parlement européen le 12 septembre dernier. À ce sujet, l’élue se veut claire : « le rapport ne s’adresse pas au gouvernement hongrois, mais bien au Conseil européen. » Son but avec une telle mesure ? Inciter l’UE à intervenir dans le cas hongrois pour éventuellement engager des sanctions contre la Hongrie de Viktor Orban.

 

Toujours est-il qu’à Budapest, le rapport Sargentini n’a pas été très bien reçu. Plusieurs médias proches du pouvoir l’avaient alors présenté comme une « menace » nationale. « Je n’accepterai pas que les forces pro-immigration nous menacent, fassent un chantage et calomnient la Hongrie sur la base de fausses accusations », avait lancé le Premier ministre hongrois devant le Parlement en septembre.

 

Ce conflit avec Bruxelles, Viktor Orban n’est pas près de vouloir le régler dès demain. « Ça lui permet de se légitimer, d’avoir un ennemi contre lequel il puisse défendre les valeurs hongroises », analyse le politologue Luca Tomini. Et à l’aube des élections européennes, « ce ne serait pas une surprise si des partis de ce type arrivent à s’imposer dans l’ensemble des États membres, prédit pour sa part la politologue Ramona Coman. Ce qu’ils vont viser, c’est la transformation de la Commission. »

 

Car le risque est bien réel, estime cette spécialiste de l’Europe centrale. « Est-ce que l’Europe peut fonctionner avec des démocraties consolidées et d’autres qui n’en sont plus ? » La question se pose, d’autant que c’est sur « une confiance mutuelle entre États membres » que repose le projet européen — une confiance qui s’effrite toutefois, s’inquiète Mme Coman. Et qui pourrait bien céder le pas aux forces émergentes en Europe. À celle de la deuxième Europe, « illibérale ».

 

Les élections européennes qui auront lieu dans une vingtaine de jours pourraient toutefois compromettre davantage la posture des tenants d’une Europe résolument libérale et démocratique. Avec un Parlement européen qui se transformerait à l’avantage des populistes et des forces d’extrême droite — qui n’auraient pas comme plus grand souci les questions d’État de droit et de démocratie —, tout laisse croire que Budapest et Varsovie pourront avancer leurs pions.

 

C’est du moins l’avis de l’eurodéputée Judith Sargentini. « S’il y a davantage de factions nationalistes qui font leur entrée au Parlement, alors des rapports comme le mien ne pourront pas être votés à la majorité des deux tiers dans le futur », spécule-t-elle. D’où le caractère crucial, rappelle-t-elle, du prochain scrutin. Selon de récents sondages, les forces populistes proches d’Orban pourraient faire une percée au prochain parlement, pouvant y rafler plus de 150 sièges sur 751. Une minorité, certes, qui pourrait toutefois causer des troubles dans le prochain parlement.

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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