Une marche pour le climat, et après ?

10.10.2019

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 (Photo: Marche pour le climat)

 

Malgré une mobilisation historique lors de la marche pour le climat, les retombées politiques ne sont pas à la hauteur de l’urgence. Ceci s’explique par la dépolitisation du mouvement et la récupération politique de la manifestation, ainsi que la promotion du système onusien comme moteur de changement, dont l’essence même empêche la subversion au système politique et économique.

 

Le 27 septembre 2019, près d’un tiers de la population montréalaise a défilé dans la rue pour dénoncer l’inaction politique face aux changements climatiques. Menés par Greta Thunberg, la jeune activiste suédoise qui depuis un an soulève les foules, les habitants mobilisés ont parcouru quatre kilomètres armés de leurs pancartes « Life in plastic ain’t fantastic », « The wrong amazon is burning », ou encore « On a mis la science au monde, on devrait peut-être l’écouter ».

 

Malgré des slogans percutants et un record historique de manifestants, le message est loin d’être passé. Justin Trudeau a promis des arbres, certes, mais doit-on s’en satisfaire ? Si les 500 000 personnes mobilisées ont frappé les esprits, il semblerait que le manque de revendications politiques ciblées, notamment à cause de la présence remarquée du premier ministre aux côtés de Greta Thunberg, a largement entaché la politisation de la marche. Pourquoi les retombées politiques de la mobilisation citoyenne sont-elles si décevantes ?  

 

 

La division idéologique des activistes pour le climat

 

Un premier enjeu à adresser pour comprendre pourquoi la réponse politique à cette mobilisation mémorable n’a pas été à la hauteur de l’urgence climatique est celui des revendications. En général, les mouvements sociaux ou les manifestations s’organisent autour d’un message clair adressé à l’État, qui lui confère son caractère politique. On pouvait cependant constater une faiblesse idéologique importante à la marche, une sorte de flou autour de l’objet de la revendication.

 

Quel était réellement le message ? Selon les organisateurs québécois, quatre changements politiques étaient demandés : la limitation des émissions de gaz à effet de serre à travers des politiques contraignantes, l’augmentation des efforts d’éducation en matière d’environnement, l’abolition des subventions pour l’industrie des énergies fossiles, et la création de structures régionales participatives pour une transition juste. À Montréal, on parlait d’un « cri de la société » pour faire réagir les politiciens.

 

Cependant, la récupération politique de Justin Trudeau a contribué à affaiblir le pouvoir de revendication des manifestants. Le premier ministre et les partis politiques étaient invités par les organisateurs de l’évènement à participer, à condition qu’ils partagent leurs valeurs et revendications. Or, si Justin Trudeau a promis d’utiliser les revenus générés par le pipeline nationalisé Trans Mountain pour planter des arbres, il est possible de douter de sa filiation idéologique aux activistes pour le climat. Sa présence à l’évènement pose ainsi des questions sur le message envoyé par les manifestants : s’ils ne défilaient pas contre l’État puisque celui-ci faisait partie de l’évènement, à qui étaient adressées les revendications ?

 

La réponse à cette question n’est pas claire, et nous amène à réfléchir à la difficulté de politiser les revendications lorsque l’État et les politiciens s’emparent de la cause. La fenêtre d’opportunité pour cette récupération politique provient en partie de la divergence idéologique au sein même du mouvement vert. L’activisme pour l’environnement est en général dominé par deux idéologies : les écologistes, c’est-à-dire ceux prônant un changement systémique de l’ordre politique et économique, et les environnementalistes ‘mainstream’ qui œuvrent pour des solutions réformistes basées sur le développement durable et le capitalisme vert.

 

Au Québec, on souligne l’émergence d’un troisième type, les environnementalistes de marché, caractérisés par leur fort soutien au capitalisme et leur refus des sacrifices économiques. Ces orientations divisent l’activisme pour le climat dans la province, qui oscille entre une remise en cause des fondations mêmes de la société post-industrielle (dans une perspective systémique), et des revendications basées sur la croissance et les mécanismes de marché (et qui tendent à individualiser la responsabilité d’agir). On perçoit ainsi un écart idéologique entre les différents groupes mobilisés pour l’environnement, qui se traduit en un contraste important dans les objectifs militants.

 

Un autre enjeu participant aux difficultés de politisation émane de la confusion et des divergences de cadrage sur les causes des changements climatiques auprès du public en général. Au-delà des enjeux d’éducation que certaines études soulèvent, on peut attribuer cette confusion à la manière dont les problèmes environnementaux sont traités dans les médias canadiens. On constate ainsi la propagation de récits contradictoires, influencée également par la construction de la « sociologie de l’ignorance » du public sous le gouvernement de Stephen Harper. Cette idée renvoie à l’acceptation sociale de l’ignorance et à la stratégie de rhétorique politique qui vise à manipuler la connaissance sur les changements climatiques.

 

En considérant cette tactique servant à protéger l’ordre capitaliste et industriel par des discours contradictoires, accentuée par l’inconsistance idéologique des groupes militants pour l’environnement, nous pouvons en partie comprendre pourquoi la subversion politique espérée de la marche du 27 septembre n’a pas été à la hauteur de l’urgence climatique. Ainsi, si les pancartes parfois humoristiques faisaient sourire, il manquait d’unité dans l’objectif ultime. Encourager le recyclage, ou renverser le système ? 

 

           

Le problème de l’utilisation des Accords de Paris comme revendication

 

Les revendications des organisateurs de la marche semblaient s’inscrire dans une dynamique environnementaliste plutôt qu’écologiste, puisqu’étaient demandées des actions politiques visant à limiter l’émission de gaz à effet de serre (conformément aux recommandations du GIEC) et la suppression les subventions aux énergies fossiles. En tête de cortège, Greta Thunberg, égérie de la lutte contre les changements climatiques, faisait office de symbole de l’engagement des jeunes face à l’inaction politique.

 

Seulement, à plusieurs reprises dans ses allocutions passionnelles devant les chefs d’État, Greta Thunberg a évoqué l’importance de se fier aux recommandations scientifiques notamment par le respect des Accords de Paris. Si la jeune activiste explique que « the rules have to be changed », on peut se demander si le système onusien est le terrain le plus fécond pour un changement systémique conséquent. La promotion des Accords de Paris ou de l’ONU comme acteurs phares de la lutte environnementale par l’invitée d’honneur de la marche doit être nuancée. Cet élément contribue à expliquer pourquoi la marche n’a pas eu les effets escomptés.

 

En effet, les enjeux économiques règnent en maîtres dans les négociations internationales des Conférences des parties (COP). Bien que la COP21 de Paris soit généralement considérée comme un succès, elle n’a produit qu’un accord non contraignant et basé sur des cibles de réduction volontaires et individuelles, fixées par un système de « pledge and review » qui vise à préserver la souveraineté des États.

 

Parmi les défenseurs de ce système très flexible, le Umbrella Group, une coalition formée à l’adoption du Protocole de Kyoto en 1997, rassemble d’importants émetteurs de gaz à effet de serre comme l’Australie, le Canada, la Russie, et les États-Unis. Historiquement, ils ont été les plus fervents opposants des mesures contraignantes lors des négociations environnementales, refusant cibles et promesses d’action afin de protéger leurs intérêts économiques.  

 

Au final, promouvoir l’application des Accords de Paris ou de changements systémiques par le biais de la diplomatie onusienne doit prendre en compte les failles de ces traités et la réalité des enjeux politiques et économiques qui les moulent. Le renvoi des politiciens vers ces accords non contraignants leur sert davantage à se déresponsabiliser en pointant vers une action internationale largement symbolique. Leur promotion par les leadeurs du mouvement vert empêche également le débat sur le contexte québécois des changements climatiques, entachant ainsi la pertinence des revendications locales des organisateurs de la marche. Promouvoir le système international pour lutter contre l’inaction politique semble ainsi contradictoire, et affaiblit une fois encore la politisation et l’impact de la mobilisation citoyenne.

 

Ainsi, tant lors des Conférences des parties que de la marche du 27 septembre, les politiciens continuent de se dédouaner de leurs responsabilités et masquer leur inaction. N’ignorons pas non plus que leur présence à la manifestation, en se rangeant du côté des activistes, visait la récupération politique et à dépolitiser l’action. Joël Lightbound, député libéral fédéral sortant, justifiait ainsi sa présence au rassemblement, « Au-delà de la politique, être ici, c’est parler haut et fort et dire que c’est important d’agir pour lutter contre les changements climatiques et pour protéger l’environnement ». Mais si ce ne sont pas les élus, qui doit agir ?

 

Ceci n’est pas pour dire que les manifestations pour le climat ne doivent pas continuer à être organisées, que les militants ne doivent pas continuer à dénoncer l’inaction politique. Cependant, il faut dépasser l’individualisation de la lutte aux changements climatiques, politiser l’action et ne pas tolérer la récupération politique par les représentants de l’État et autres politiciens opportunistes. La lutte doit avant tout demeurer citoyenne et porter des revendications claires et ciblées. Elle doit également tenir compte des enjeux diplomatiques et de la faiblesse des accords onusiens comme ceux de Paris, si ceux-ci continuent d’être promus comme des points de référence en matière d’action climatique. La subversion écologiste ne peut se faire par la promotion des semi-engagements symboliques des technocrates internationaux. Pour être efficace, elle doit s’opposer à la promotion de politiques libérales et unir les idéologies autour d’un objectif commun : provoquer un réel changement systémique.

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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