Politique étrangère de Justin Trudeau: une opération séduction tombée à plat

16.10.2019

(Photo  #G7Biarritz par The White House)

 

Cet article propose un bilan des quatre années de Justin Trudeau à la tête du pays. Alors que la campagne électorale bat son plein et que Trudeau est en lice pour briguer un deuxième mandat, il semble pertinent de faire le tour des réussites et des échecs du premier ministre. Car, si celui-ci était arrivé à la tête du gouvernement avec de grandes ambitions, ses réalisations sont bien moins reluisantes, à cause d'échecs personnels, mais aussi du contexte global, à commencer par l'arrivée de Donald Trump à la présidence américaine. 

 

 

Introduction 

 

Dans la campagne électorale actuelle pour les élections fédérales canadiennes, les questions de politique étrangère prennent très peu de place et le premier ministre sortant, Justin Trudeau, n’est pas très enclin à s’exposer aux critiques face à un bilan peu reluisant en la matière. C’est ce qui explique probablement pourquoi il a refusé de prendre part au débat sur la politique étrangère du Canada de l’Institut Munk du 1er octobre dernier. Durant les débats des chefs, ces questions ont très peu été abordées. Il aura fallu attendre le 2e débat en français pour que la question soit plus largement couverte. Et encore, combinée au thème de l’immigration,  les affaires externes ont pris une part minime du temps accordé. Pourtant, la politique étrangère canadienne, dans un système international plus que jamais en mouvement, appert plus pertinent que jamais.

 

Quatre ans après le fameux « Nous sommes de retour! », prononcé par Justin Trudeau lors de son discours inaugural, le Canada l’est-il vraiment? Pour le premier ministre nouvellement élu, le message lancé à la planète était sans équivoque : il allait effectuer une rupture fondamentale avec son prédécesseur, Stephen Harper. En d’autres mots, son gouvernement allait renouer avec l’internationalisme libéral qui a su si bien servir le Canada depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, lequel avait été mis au rancart par le précédent gouvernement conservateur qui avait boudé les grandes institutions internationales et avait mis de l’avant une politique étrangère plus musclée. Alors que la 43e campagne électorale est désormais bien lancée, nous allons ici tenter de répondre à cette question : Justin Trudeau a-t-il livré la marchandise?

 

Si l’on passe en revue les diverses évaluations publiées ces dernières semaines (ici, ici, ici et ici) le constat est le même un peu partout : Non seulement Justin Trudeau n’a pas été à la hauteur des attentes, mais en plus il laisse le pays en bien mauvaise posture face aux grandes puissances. Le rapport le plus dévastateur est probablement celui des chercheurs de la Norman Paterson School of International Affairs de l’Université Carleton, en collaboration avec iAffairs Canada. Après avoir donné des notes dans les B les premières années, ils n’ont accordé au gouvernement libéral qu’un C+ pour l’année 2019. Leur bilan est sans équivoque et rejoint le point de vue de la plupart des observateurs : sur bon nombre d’enjeux, les libéraux ont poursuivi la politique des conservateurs, laquelle est essentiellement alignée sur les priorités de l’administration américaine, et ont au passage contrarié plusieurs grandes puissances.

 

Ce qui est assez particulier, c’est de voir les évaluations les plus critiques venir aussi des rangs libéraux. C’est entre autres le cas du chercheur au CÉRIUM Jocelyn Coulon, qui a fait partie du groupe ayant conseillé Justin Trudeau sur les questions internationales en vue de l’élection de 2015. Si, à mi-mandat, il se désolait, dans son livre Un selfie avec Justin Trudeau, de voir le gouvernement libéral poursuivre la politique internationale des conservateurs, le bilan de fin de mandat qu’il a dressé est encore plus désolant. « Le Canada n’a jamais été aussi isolé (…) il est en mauvais termes avec les quatre grandes puissances du moment, les États-Unis, la Chine, l’Inde et la Russie ; il est brouillé avec le monde arabe à cause de son alignement sans nuance avec Israël et de la rupture avec l’Arabie saoudite ; il est de plus en plus absent du continent africain ; il se désintéresse des opérations de paix », analysait-il dans son évaluation des quatre années libérales, publiée sur le forum Opinions politiques en mai dernier.

 

Pourtant tout semblait bien aller en début de mandat pour Justin Trudeau. Le vent de fraîcheur et d’espoir qu’il apportait lui a permis de vivre, comme nous le verrons, une lune de miel d’une longueur sans précédent avec l’électorat. Avec des critiques aussi acerbes en fin de mandat, et de son propre camp de surcroit, que s’est-il bien pu passer? Bien entendu, l’élection de Donald Trump a été un élément hautement déstabilisateur. Mais au-delà du choc américain, pourrait-on se demander si les collaborateurs de la première heure de Justin Trudeau, ainsi que ses électeurs, n’ont pas été trop optimistes? Surtout face à une équipe et un premier ministre aussi peu expérimenté en matière d’affaires internationales? C’est ce que nous évaluerons ici.


 

Un retour annoncé à l’internationalisme

 

Les premières années s’annonçaient prometteuses. Dans un bilan de ses 12 premiers mois au pouvoir publié dans le Journal of International Affairs, Marc-Olivier Cantin, Doctorant en science politique à l’Université de Montréal évaluait que « les changements fondamentaux de la politique étrangère canadienne entrepris par les libéraux sont tangibles et illustrent l'évolution de la trajectoire internationale que Justin Trudeau a définie pour le pays ». Parmi les domaines où Trudeau s’était le plus distancié des années Harper, il notait : la réadhésion aux valeurs onusiennes; l’annonce d’un réchauffement désiré avec la Russie et l’Iran; et la revalorisation du « soft power » comme moyen d’action à la mesure des capacités réelles du Canada (tant sur les plans politiques, économique que militaires). Plus concrètement, le maintien de la paix, l’aide humanitaire, l’environnement et la lutte contre les inégalités ont été au cœur d’un bon nombre d’annonces faites par le gouvernement. Le geste le plus symbolique de cette première année a sans doute été lié à la Syrie. Le Canada a ramené au sol ses F-18, tout en donnant la priorité à la formation et à l’équipement des forces locales, ainsi qu’à l’accueil de 25 000 réfugiés syriens.

 

Dans son mémoire de maitrise portant sur la question de culture stratégique dans l’opinion publique, notre collègue Guillaume de la Rochelle-Renaud allait dans le même sens. Il démontrait que Justin Trudeau avait amorcé un réalignement du gouvernement fédéral avec les sentiments de la population canadienne, sensible au multilatéralisme lorsqu’il est question de politiques de défense et de sécurité. « Généralement, l’approche stratégique de ce jeune gouvernement est cohérente avec les idéaux d’une partie considérable de la population ». Sauf, nuance-t-il, en ce qui concerne la hausse du financement accordée aux forces armées, et notre contribution à la mission de l’OTAN en Lituanie, dont le Canada assure le commandement. Ces considérations démontrent que, malgré tout, le gouvernement reste sensible aux obligations dites réalistes de la politique internationale, comme nous le verrons plus loin.

 

À cela s’ajoute l’édition 2017 du Canada Among Nations, dont la thématique de cette année portait exclusivement sur les deux premières années de Justin Trudeau à la tête du pays. Même si la difficulté des libéraux de s’éloigner des politiques conservatrices était déjà notée, plusieurs auteurs leur donnaient tout de même la note de passage, surtout en ce qui concerne leur attitude face à l’élection de Donald Trump. C’est le cas de l’un des contributeurs, le professeur Kim Richard Nossal de l’Université Queen’s, qui estimait dans son chapitre que « le gouvernement Trudeau a fait ses devoirs en mettant en place, à la fois les mécanismes et les éléments stratégiques, afin de traiter avec un président atypique. » Avant de prévenir qu’« il sera jugé sur sa gestion de l’ère Trump plutôt que tout autre aspect de sa politique étrangère. » Quant au politologue Roland Paris, de l’Université d’Ottawa, qui a compté parmi les conseillers de Justin Trudeau avant les élections et en début de mandat, il était encore optimiste. Dans son chapitre, il est allé jusqu’à dire que ce dernier pourrait « à une époque de promesses et de périls inhabituels, devenir l'un des plus grands premiers ministres du Canada en matière de politique étrangère. Reste à savoir s'il réussira à concrétiser ce potentiel ».

 

 

Trudeau, catalyseur du progressisme international

 

En première partie de mandat, Justin Trudeau a su jouir d’une lune de miel anormalement longue. Durant toute la première année, il pouvait compter sur des intentions de vote supérieures à son résultat électoral. Au Québec, il a même dépassé la barre des 50%! Du jamais vu depuis le gouvernement de Trudeau père. De plus, « Justin » est de tous les médias internationaux. Jamais un premier ministre, d’autant plus canadien, n’aura pu profiter d’une couverture internationale aussi large hors des colonnes réservées habituellement à la politique. Vogue, Vanity Fair, GQ, Paris Match, la liste des grands magazines people qui se l’arrachent, tel une rock star, est longue. Dans sa Une, le Rolling Stone l’a montré, assis sur son bureau, manches de chemise retroussées, à la limite du sexe symbole. Le magazine américain osait même demander : « Pourquoi ne peut-il être notre président? ». 

 

Mais au-delà de cette frénésie médiatique hors norme pour le premier ministre canadien, qu’est-ce qui est le plus révélateur (voir problématique)? C’est qu’il a de toutes parts été présenté dans les premiers temps comme l’antidote à Donald Trump. Les exemples pullulent. Les prestigieux Washington Post et Die Welt rapportent comment il est perçu, à l’instar d’Angela Merkel, comme un anti-Trump. Comme l’avancent l’historien Norman Hillmer et le politologue Philippe Lagassé, tous deux de l’Université d’Ottawa, cela est principalement dû au fait Justin Trudeau (au-delà de l’image proprette qui contraste avec celle de Trump) a été élu avec une plateforme très progressiste, fruit d’un luxe « que seul le chef du troisième parti à la Chambre des communes pouvait se permettre, puisqu'il était peu probable qu'il allait former le gouvernement et devrait les mettre en œuvre », analysent-ils. Ainsi, dans un monde de plus en plus malmené par le populisme de droite, Justin Trudeau s’est retrouvé de facto à être le catalyseur du progressisme sur la scène internationale. Mais un leader canadien a-t-il les coudées suffisamment franches pour jouer ce rôle? Est-ce que le Canada, simple puissance moyenne, a les moyens de devenir le défenseur du progressisme et du multilatéralisme alors que son voisin, principal allié et, de surcroit, première puissance mondiale, est le premier à remettre en question l’ordre international libéral?

 

C’est en partie la question posée dans toute analyse de la politique étrangère du Canada depuis des décennies et elle est désormais plus vive que jamais : quelle est la marge de manœuvre de la souris canadienne face à l’éléphant américain? Durant la Guerre froide, la division du monde en deux camps idéologiques a laissé beaucoup de marge de manœuvre à Ottawa. Le Canada pouvait s’épanouir assez facilement en tant que défenseur du multilatéralisme qui l’avantageait clairement dans la défense de ses intérêts nationaux. Le gouvernement canadien s’est souvent perçu comme arbitre de conflits dans le monde, ou d’intermédiaire entre les grandes puissances. Pas étonnant que les Casques bleus aient été l’initiative d’un Canadien, Lester B. Pearson, alors ministre des Affaires étrangères. Étant une nation dont l’épanouissement passe par le commerce international, la souris a eu un grand terrain de jeu protégé par l’éléphant. Un Trudeau père pouvait, par exemple, aller jusqu’à faire un pied de nez à Washington en allant visiter le dictateur Castro, sur son île, à Cuba. Cela a été encore plus vrai dans les premières années qui ont suivi la guerre froide. Dans un libéralisme international vainqueur, le Canada pouvait même flirter avec un certain sentiment antiaméricain, comme ce fût le cas sous Jean Chrétien. Mais est-ce encore le cas aujourd’hui?

 

 

Trudeau incapable de se détacher de Washington

 

Dans les tentatives de répondre à cette question, il y une donnée que semble être perdue de vue : la marge de manœuvre du Canada s’est passablement rétrécie depuis les attentats du 11 septembre 2001. Si un Jean Chrétien en fin de 3e mandat a pu se permettre de ne pas engager le Canada dans la guerre d’Irak, son successeur, Paul Martin, n’a pas eu le loisir d’agir aussi librement. Il a dû démontrer plus fermement qu’Ottawa fermait les rangs derrière Washington. C’est ce qu’exposent les politologues Jonathan Paquin, de l’Université Laval et Patrick James, de l’Université de Southern California. Dans l’ouvrage qu’ils ont co-dirigés, ils démontrent que les attentats du 11 septembre ont été un « game changer » en matière de sécurité nord-américaine. Depuis, le Canada a subi les pressions croissantes des différentes administrations américaines pour faire concorder leurs politiques étrangères. Ces pressions se sont exercées non seulement en matière de sécurité continentale, mais également sur les questions géostratégiques globales face à la montée en puissance d’autres États. C’est ce qui fait qu’Ottawa adopte, depuis une bonne quinzaine d’années, une position de bandwagonning (où un État faible suit un État fort plutôt que de s’y opposer) beaucoup plus importante envers Washington que durant la Guerre froide. Et c’est aussi à l’intérieur de ces lignes directrices que se développe une part importante du commerce international canadien, surtout en matière d’armement.

 

Donc, au-delà du discours et des annonces à saveur internationaliste des premiers mois, ce sont ces forces profondes qui pourraient expliquer pourquoi les libéraux se sont retrouvés à poursuivre, de nombreuses politiques conservatrices. Malgré la bonne volonté de Justin Trudeau durant sa campagne, le réalisme politique a pris rapidement le dessus sur les bonnes intentions internationalistes. Car, comme le signale Jocelyn Coulon dans son livre, cela a commencé avant l’élection de Trump. Le départ de plusieurs conseillers réputés pour avoir été derrière le programme électoral internationaliste de Justin Trudeau, comme le politologue Roland Paris (cité plus haut), est un des signaux que la puissance américaine a doucement imposé aux libéraux dès la première année, surtout dans les dossiers touchant le cœur des enjeux géostratégiques américains. L’arrivée au pouvoir de Trump n’a donc pas initié, mais plutôt accentué cette tendance.

 

C’est de cette façon que l’on pourrait expliquer, par exemple, que les libéraux poursuivent la politique des conservateurs au Moyen-Orient, où le Canada est, depuis 2015, le deuxième plus important exportateur d’armes dans la région. Les entreprises canadiennes y ont conclu la plus grosse transaction militaire de l’histoire du pays avec l’Arabie Saoudite et le soutien d’Affaires mondiales Canada (anciennement ministère des Affaires étrangères), soit un contrat de 15 milliards de dollars pour l’achat de véhicules blindés légers. Encore ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion avait décidé de poursuivre les discussions entreprises sous son prédécesseur avec le Conseil de Coopération du Golfe (CCG), et même de solidifier les liens sur les questions économiques et stratégiques, notamment à propos des conflits en Syrie, Irak et au Yémen. Mais quand sa successeure, Chrystia Freeland, a voulu dénoncer dans un tweet les abus du gouvernement saoudien (lequel a emprisonné plusieurs militantes féministes, dont la sœur du célèbre dissident Raif Badawi), elle a appris à ses dépens qu’il était difficile de concilier droits de la personne et commerce international avec des dictatures et a été obligée de continuer les politiques en place.

 

Ce rapprochement avec les ennemis de Téhéran n’aide en rien Ottawa à remplir sa promesse de rétablir les liens avec l’Iran. Si le gouvernement libéral a grandement atténué la rhétorique agressive des conservateurs, il n’a pas posé de gestes concrets : il n’a pas rouvert son ambassade à Téhéran, il n’a pas retiré l’Iran de la liste noire des États soutenant le terrorisme et il continue à la critiquer sur la question des droits humains, alors qu’il a fini par fermer les yeux sur ces questions avec l’Arabie Saoudite. Et contrairement à la France et la Grande-Bretagne, le Canada n’a pas protesté lorsque Trump a renié l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Quant à nos relations avec Israël, le Canada continu de se ranger du même côté que les États-Unis, comme les libéraux de Paul Martin avaient commencé à le faire. À l’instar des Américains, et à l’encontre de la quasi-totalité des membres de l’ONU, le Canada vote contre les résolutions onusiennes critiquant la politique israélienne dans ses territoires occupés. Mais ce qui est encore plus surprenant, c’est que Justin Trudeau tient le même discours que Stephen Harper sur la question juive, liant la lutte contre l’antisémitisme à ceux qui s’opposent au sionisme et critiquent Israël.

 

Nous pourrions faire la même démonstration en Europe de l’Est, où le gouvernement libéral poursuit les politiques conservatrices et va même plus loin en prenant la direction de la mission otanienne en Lituanie. Ainsi Trudeau a accru la présence militaire du Canada aux portes de la Russie, , ce qui n’aide en rien à améliorer nos relations avec cette dernière. Nous pourrions également parler du Venezuela, où, lors du Sommet du Groupe de Lima qui s’est tenu à Ottawa en février 2019, les discussions ont beaucoup plus porté sur un changement de régime que sur la sécurité collective et la crise des réfugiés. Le Venezuela est un dossier où la distance entre les administrations canadienne et américaine n’est qu’une question de degrés. Le Canada n’a ici favorisé qu’un changement de régime beaucoup plus en douceur que ne le souhaitaient les États-Unis.

 

Nous pouvons probablement affirmer que même si c’était Hilary Clinton qui avait gagné les présidentielles américaines, le Canada aurait poursuivi les politiques conservatrices initiées à l’ère d’Obama. Car, comme le font valoir les chercheurs du Norman Paterson School of International Affairs  dans leur bulletin de notes annuel, « si le Venezuela, la Chine, la Syrie, la Russie, l'Iran et la Corée du Nord figurent en tête de l'agenda diplomatique canadien, c'est en grande partie à cause de leur importance non seulement pour la Maison Blanche, mais aussi pour les partis démocrate et républicain, ainsi que pour le Sénat et le Congrès. »

 

 

L'élection de Trump : un incendie à maitriser

 

Les années Harper avaient été marquées par ce fort alignement avec les politiques américaines. S’en distancer et démontrer que le Canada était bel et bien « de retour », comme l’avait promis Trudeau, cela voulait dire mettre moins l’accent sur la gestion des affaires du continent tel que le prônait son prédécesseur et revenir à l’internationalisme traditionnel du Canada. Le retour des soldats canadiens dans les missions des casques bleus, le dépôt d’une candidature canadienne pour un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, le rehaussement de l’aide internationale et la pleine participation dans les sommets environnementaux, sont des exemples où les libéraux comptaient bien laisser leur marque. Mais l’élection de Trump a changé la donne. Elle a forcé Justin Trudeau à focaliser plus que jamais son attention sur nos relations avec notre voisin du Sud.

 

Pour le Canada, Trump au pouvoir, c’est l’équivalent d’avoir à vivre avec un incendie permanent chez le voisin d’à côté. Cela a forcé, et force encore, Ottawa à dévouer une attention hors norme à ce qui se passe à Washington. Et ça, l’équipe Trudeau l’a très vite compris alors que Trump n’était encore que candidat à la présidence. En entrevue à La Presse, la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, raconte comment des précautions ont été prises avant même l’élection de Trump : « Pendant la campagne, l’ambassadeur du Canada à Washington, David MacNaughton, a dit à l’ensemble du caucus que c’était un processus interne et que nous ne devions pas faire de commentaires. Quand on a vu les résultats, j’ai vraiment compris la sagesse de cette suggestion ». Le journaliste Aaron Wherry, de CBC, évoque dans son livre Promise and Peril: Justin Trudeau in Power, comment Justin Trudeau et son cabinet se sont astreints à une stricte discipline. « Le premier ministre a décidé de travailler d'arrache-pied pour établir une relation particulière avec le nouveau président américain : critiquer les commentaires de Donald Trump, pas Donald Trump lui-même », expose-t-elle. Le moindre geste envers l’administration américaine a été méticuleusement calculé et planifié. Il suffit de se rappeler de la première poignée de main que Trudeau devait donner à Trump devant la Maison Blanche. D’ordinaire un geste banal, Justin et son équipe ont dû aller jusqu’à étudier et pratiquer la meilleure technique qui lui permettrait de rester en équilibre et ne pas se faire déstabiliser par le président américain. Pour le premier ministre l’art de mettre beaucoup d’eau dans son vin afin de ne pas vexer un président au tempérament chaotique a été au cœur de ses préoccupations.

 

Un constat s’est rapidement imposé : devant un président imprévisible, aucune prévision stable sur nos relations internationales ne tiendrait la route. Toute la stratégie canadienne envers nos voisins américains devrait régulièrement être réévaluée. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, un président américain remettait en question l’ordre libéral international, que les États-Unis avaient eux-mêmes bâti et qui nous a si bien servi depuis 75 ans. Pour Ottawa, c’est une perte totale de repères. Car, ne l’oublions pas, le Canada ne conduit sa politique internationale de façon indépendante que depuis le Statut de Westminster de 1931. Aussi bien dire qu’un Canada autonome dans la conduite de sa politique étrangère n’a connu qu’un monde où la puissance américaine est le leader du monde occidental, valorisant un ordre international libéral et multilatéraliste. Malgré la montée en puissance de nouveaux acteurs, telles la Chine, l’Inde et la Russie, les libéraux ont cru, à juste titre, que l’internationalisme pouvait encore les servir. Jamais n’auraient-ils pu penser que les États-Unis, à l’instar de la Chine et de la Russie, se positionneraient comme puissance révisionniste du système international.

 

C’est probablement ce révisionnisme américain qui explique le mieux pourquoi le gouvernement a, dans un premier temps, mis sur la glace, reporté ou annulé certains pans de son programme progressiste. Le plus bel exemple est le retour tant attendu du Canada au sein des opérations de paix de l’ONU. Dès l’été 2016 le ministre de la Défense, Harjit Sajjan a effectué une tournée dans cinq pays africains pour trouver la meilleure mission de l’ONU à laquelle participer. À son retour, c’est le Mali qui est choisi. Trump arrive au pouvoir et le gouvernement Trudeau préfère attendre et garder ses forces en réserve. Il espère ainsi éviter de frustrer l’administration Trump dans le cas où elle demanderait le soutien armé du Canada. Finalement, le Canada ne fera qu’une saucette au Mali en 2018, en n’offrant que 250 soldats, pour une année seulement. C’est nettement moins que les 600 soldats promis en 2016. Pire, le Canada quittera la mission alors que la situation se détériorait, au grand dam de la France, meneuse de la mission, et de l’ONU. Rien pour redorer notre blason.

 

 

Le Canada à la défense du statu quo

 

Dans un second temps, le mieux qu’a pu faire le Canada jusqu’à présent c’est de se présenter comme défenseur du statu quo. Faute de produire un livre blanc, comme l’ont fait plusieurs gouvernements avant lui, les libéraux ont plutôt produit un discours présentant leur politique étrangère, en juin 2017. Dans cet exposé, possiblement inspiré de la déclaration Gray de Louis St-Laurent en 1947, qui positionnait le Canada dans la reconfiguration géopolitique d’après-guerre, la ministre Chrystia Freeland déclare que le Canada défendra un « ordre international basé sur les règles » (formule présente à six reprises dans l’allocution), lequel est attaqué, à l’instar de la Chine et la Russie, par un nombre croissant de régimes « illibéraux » en Occident, dont les États-Unis. « Les Canadiens comprennent qu’à titre de puissance moyenne voisine de la seule superpuissance du monde, le Canada est extrêmement intéressé par un ordre international fondé sur des règles qui lui sont favorables. Un ordre où la force ne triomphe pas par défaut. Un ordre où les pays les plus puissants sont limités dans leur façon de traiter les pays plus petits, au moyen de normes respectées, appliquées et imposées à l’échelle internationale ». Si la position a le mérite d’être claire, les mesures concrètes pour la défendre étaient plutôt absentes et le sont toujours deux ans plus tard.

 

La remise en question tous azimuts des institutions internationales par l’administration Trump s’est fait sentir en tout premier lieu sentir au Canada par l’annonce de la renégociation de l’ALÉNA. Pour faire face à la tempête, Justin Trudeau congédie Stéphane Dion en janvier 2017, après 20 ans de services, dont deux à titre de chef du parti, pour le remplacer par une candidate avec qui il a de bien plus grandes affinités, l’ex-journaliste Chrystia Freeland. La colle n’a pas pris entre Trudeau et Dion. Avec Freeland à la barre de la politique étrangère, le premier ministre pourra compter sur une ministre avec qui il peut accorder plus facilement ses violons, qui a de meilleures compétences sociales et diplomatiques et qui a des entrées à Washington.

 

Quoi qu’on en dise, la renégociation de l’ALÉNA est probablement le plus important fait d’armes de l’administration Trudeau à l’international. Mais le problème dans son appréciation, c’est qu’elle ne se mesure pas en termes de gains, mais plutôt en termes de pertes évitées. Oui, le Canada a dû faire des concessions. Oui, le Canada a dû céder sur des dossiers tels que l’offre en agriculture, ou encore institutionnaliser un droit de regard des Américains dans nos négociations économiques avec la Chine. C’était inévitable face à l’énorme poids lourd américain. Mais on pourra dire que, grâce à une stratégie du beigne (qui a consisté à courtiser tous les autres ordres de gouvernement, formant ainsi un beigne où maison blanche fait office de trou) le gouvernement Trudeau n’a pas sauvé que les meubles, mais aussi une partie de la maison. En allant au-delà de la partisanerie et en incluant des négociateurs d’expérience et de renom, tel l’ancien premier ministre conservateur Brian Mulroney, l’équipe a réussi à faire également des gains. On pourrait citer ici le maintien des mécanismes de règlement des différends, l’inclusion de normes du travail et de principes environnementaux.

 

 

 

Les déboires de Trudeau en Chine et en Inde

 

En gérant adroitement la première année Trump et la renégociation du traité de libre-échange, Justin Trudeau a réussi à démentir les attaques conservatrices de la campagne de 2015 qui le décrivait comme « Just not ready ». Les choses se sont cependant gâtées par la suite. La cause en est probablement que le dossier américain a pris trop de place, comme l’a prophétisé Kim Richard Nossal. L’attention portée au dossier américain en a relégué bien d’autres au second plan et c’est dans la plupart de ces dossiers importants que la politique étrangère canadienne a connu sa part de déboires. Cela peut en partie s’expliquer par un premier ministre aussi peu expérimenté à l’international que Justin Trudeau, une ministre des Affaires étrangères novice en politique ET la renégociation de l’ALÉNA. Outre les échauffourées avec l’Arabie Saoudite et la Russie mentionnées précédemment (liées à des questions de valeurs et de principes en dépit de nos intérêts stratégiques) le gouvernement Trudeau a également réussi à brouiller nos relations avec la Chine et l’Inde.

 

En ce qui concerne nos relations avec la Chine, l’affaire Huaweï a tellement pris de place au cours de la dernière année qu’elle nous fait presque oublier que Justin Trudeau est revenu les mains vides de son voyage à Beijing en décembre 2017. Nos relations avec les autorités chinoises étaient une avenue où le gouvernement libéral voulait plus que tout se démarquer après des années tumultueuses causées par les conservateurs. Dès le début du mandat libéral, Ottawa a entrepris des pourparlers exploratoires avec Beijing. Mais les discussions ont achoppé en 2017, alors que le gouvernement Trudeau espérait imposer un agenda progressiste. La suite est encore plus dévastatrice. Dans une guerre commerciale sino-américaine, le Canada aurait probablement voulu rester neutre. Mais avec l’Affaire Huaweï et l’inclusion d’un droit de regard américain sur un éventuel accord de libre-échange avec la Chine, le Canada est de plus en plus forcé à prendre parti sur les questions économiques. Pour les chercheurs de la Norman Paterson School of International Affairs, le renversement de la politique est frappant. « En quelques mois, le Canada est passé d’une exploration active pour négocier un accord de libre-échange à une accusation de « suprématie blanche » venant de l’ambassadeur de Chine. La relation a été marquée par un effondrement diplomatique complet (…) il ne semble pas y avoir de plan en vue de rétablir les liens, et encore moins de stratégie pour porter secours aux Canadiens détenus. [Le Canada] s’est montré incapable d'utiliser ses canaux diplomatiques avec Beijing et Washington pour dissiper efficacement la crise ».

 

Mais là où Justin Trudeau a montré sa plus grande faiblesse, c’est lors de son désastreux voyage en Inde. Pourtant, encore plus qu’avec la Chine, l’Inde était un dossier où les libéraux pouvaient prétendre refondre assez facilement la position globale du Canada. Et c’est là au le premier ministre a lamentablement échoué. Cela est fort probablement, et encore une fois, le résultat d’un manque de préparation adéquate. Mais le pire, c’est d’avoir gaspillé inutilement une opportunité de renforcer nos liens avec la seule des puissances montantes asiatiques qui soit une démocratie. Lors de ce voyage, Justin Trudeau a démontré non seulement qu’il avait des faiblesses au niveau de son jugement, mais qu’il pouvait être son pire ennemi. L’opération photographique où il apparait avec sa femme et ses enfants en costume traditionnel, alors que les Indiens autour de lui sont en complet-cravate, a été une opération de communication qui n’a fait que le ridiculiser, chez nous comme ailleurs. Mais ce qui a brouillé les relations avec notre partenaire indien, c’est lorsque Trudeau a commis cette double erreur : non seulement a-t-il inclus un extrémiste sikh condamné pour tentative d’assassinat sur sa liste d’invités, mais il en a imputé publiquement (et sans retenue) la faute au gouvernement indien et exposé son conseiller à la sécurité nationale au passage. Comme les chercheurs de la Norman Paterson School of International Affairs l’analysent, bien que la situation soit moins catastrophique qu’avec la Chine, « tout ceci donne l’impression que les collaborateurs politiques de Trudeau ne sont pas à la hauteur, à Beijing ou à Delhi ».  

 

 

La politique étrangère, talon d’Achille de Justin Trudeau?

 

La lune de miel de Justin Trudeau auprès des électeurs aura duré en tout 125 semaines. En moyenne, le parti nouvellement élu maintient la faveur de l’électorat à peine plus d’une année. Dans le cas du dernier mandat Stephen Harper, cela a pris seulement 50 semaines avant que Thomas Mulcair dépasse le premier ministre dans les intentions de votes. Dans le cas de Trudeau, ni la nomination d’Andrew Scheer, ni celle de Jagmeet Singh n’ont fait chuter la popularité du premier ministre. Ce sont plutôt ses propres erreurs qui ont nui à sa popularité. Le coupable qui a mis fin à sa lune de miel? Son malheureux voyage en Inde. Le second? L’Affaire SNC-Lavalin.

 

Ce qui est intéressant dans les deux cas, c’est que ce sont des dossiers touchant les Affaires étrangères qui ont le plus nui à son image. « L’image » étant probablement ici le mot clé, puisqu’elle est au cœur de la politique de Justin Trudeau. Au-delà du nom de famille qu’il porte comme une marque de commerce, le Guardian démontre, dans un long texte publié en début de campagne, à quel point c’est bien plus par l’image que par le contenu qu’il est devenu chef du Parti libéral du Canada. Si c’est l’image de boxeur victorieux qui lui a donné la crédibilité nécessaire pour remporter l’investiture de son parti, c’est l’image d’un renouveau et d’un espoir de progressisme chaleureux, contrastant avec le conservatisme froid et rugueux de Harper, et dépassant même le NPD sur sa gauche, qui lui a permis de devenir premier ministre. Et comme on l’a vu, c’est le contraste saisissant avec Donald Trump qui en a fait une rock star internationale. C’est probablement pour ça que la lune de miel a duré aussi longtemps. Selon Angus Reid, une grande majorité de Canadiens a vu dans la renommée de Trudeau un avantage net pour le pays à l’international. À travers sa personne, il reflétait l’idéal canadien, soit une nation sympathique, belle, vertueuse, dans laquelle beaucoup se sont reconnus. « Cela a apaisé un double sentiment d’insécurité culturelle et d’infériorité, surtout face à notre voisin du Sud », concluait la firme de sondages. Pas surprenant alors que la caricature de lui-même, offerte en Inde, en a finalement réveillé plus d’un. Les électeurs ont soudainement été gênés et ont probablement pris d’avantage connaissance des critiques que les observateurs lui réservaient depuis un bon moment déjà, et réalisé qu’ils ne pouvaient pas nécessairement dormir sur leurs deux oreilles avec Justin Trudeau aux commandes. En pêchant par l’image, il a révélé à tous que son point fort cachait plusieurs faiblesses, soit en matière de contenu, de préparation, voire même de jugement.

 

 

Conclusion

 

Ainsi, Justin Trudeau a-t-il réussi à livrer la marchandise? Malgré une image et un ton qui se distingue clairement de son prédécesseur, il n’a pas été en mesure de conduire une politique étrangère qui diffère réellement de celle des conservateurs, notamment en raison des pressions américaines. Et dans les dossiers dans lesquels il pouvait laisser sa marque, notamment avec la Chine et l’Inde, il n’a pas été à la hauteur et s’est embrouillé avec leurs dirigeants respectifs. Et à ce titre, Trudeau est probablement l’artisan de son propre malheur. Il avait mis la barre très haut en 2015. Et devant une reconfiguration des dynamiques internationales et la montée inattendue du populisme en Amérique, il s’est retrouvé peu outillé pour bien positionner le Canada dans un monde de plus en plus divisé entre des lignes de fracture géopolitiques. Il n’y a plus beaucoup d’États majeurs, hormis la France de Macron et l’Allemagne Merkel, qui soient réceptifs au discours internationaliste du chef libéral. Nos deux principaux alliés naturels et traditionnels, les États-Unis et la Grande-Bretagne, évoluent dans une dynamique de repli sur soi que l’on n’avait pas vu depuis très longtemps. Certains commentateurs ont dit que contrairement à ses prédécesseurs, Justin Trudeau n’a pas été en mesure de laisser sa marque à l’international. S’il est vrai que Mulroney s’est démarqué grâce à la lutte contre l’apartheid et le libre-échange dès son premier mandat, c’est oublier que c’est souvent dans un second, voir un troisième mandat que les premiers ministres se démarquent le plus. On peut penser à Jean Chrétien qui a mené le dossier des mines antipersonnelles jusqu’à la Convention d’Ottawa et développé la doctrine de la responsabilité de protéger (R2P) lors de son second mandat, puis a refusé de prendre part à la guerre en Irak lors de son troisième.

 

Jusqu’à présent, le gouvernement Trudeau n'a pas encore précisé comment il compte naviguer dans un monde multipolaire où se multiplient les puissances révisionnistes de l’ordre international et comment le pays pourrait se positionner à son avantage à travers les lignes de fractures géopolitiques qui en résultent. Ces dernières années, le Canada a plutôt fait les frais des luttes entre grandes puissances. S’il est réélu, il sera très urgent de présenter un plan de match qui, au-delà d’une intention déclarée de défendre le statu quo, permettra au Canada de tirer le meilleur parti d’un ordre international en fort mouvement. S’il veut laisser un legs dont on se souviendra, c’est probablement là que ça se jouera.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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