Somalie. Un projet fédéral fragilisé

29.10.2019

Écrit par:

(Photo de Marco Gualazzini)

 

 

Brendon Novel revient sur la situation actuelle de la Somalie face aux enjeux locaux, régionaux et internationaux qui traversent ce pays depuis trois décennies.

 

La chute du président Mohamed Siad Barre en 1991 a fait sombrer la Somalie dans un état d’instabilité chronique qui dure depuis près de trois décennies. Depuis le fiasco de la bataille de Mogadiscio en 1993 qui a entraîné le retrait des forces américaines de l’opération « Restore Hope », ce pays a perdu tout intérêt médiatique. Pourtant, la constitution provisoire de 2012 donne au pays un cadre politique concret (et ambitieux) à la reconstruction de l’État sur un modèle fédéral. 

 

La situation en Somalie a un impact considérable sur la stabilité de la Corne de l’Afrique. Le puissant groupe djihadiste somalien Al-Shabaab, affilié à Al-Qaïda, mène épisodiquement des attaques dans les pays voisins, comme celle contre l’université de Garissa au Kenya en 2015 qui a fait 152 morts, ou à Kampala en Ouganda en 2010 tuant 74 civiles. L’instabilité en Somalie génère également des problèmes sécuritaires au large de ses côtes, notamment liés à la piraterie, et qui menacent une part importante du commerce mondial.

 

Aujourd’hui, le pays est constitué de cinq provinces autonomes dont les relations avec le pouvoir central à Mogadiscio se sont récemment détériorées, fragilisant ainsi un processus politique déjà précaire et qui n’est pas encore parvenu à mettre fin au conflit. Qui plus est, la situation intérieure se dégrade davantage sous l’influence de puissances étrangères comme le Kenya, l’Éthiopie et les pays de la péninsule Arabique voisine.

 

 

 

Impasse constitutionnelle : un président aux « dérives centralisatrices »

 

Depuis son arrivée au pouvoir en février 2017, le président Mohamed Abdullahi Mohamed « Farmaajo » a aggravé l’impasse dans laquelle se trouve le système politique somalien. En effet, la constitution provisoire laisse en suspens la répartition d’un certain nombre de compétences qui devraient faire l’objet de négociations entre les régions et le pouvoir central (ex. gestion des ressources, collecte des taxes, politique étrangère). Le nouveau chef d’État tire donc profit des flous constitutionnels pour concentrer davantage le pouvoir à Mogadiscio, ignorant les revendications des administrations régionales qui souhaitent maintenir et accroître leur autonomie. Le fossé entre la capitale et les régions n’a donc pas cessé de croître depuis presque trois ans. À cela, il faut ajouter le cas du Somaliland qui aspire à la pleine souveraineté depuis 1991.

 

 

Implication dans les élections provinciales : les déboires  de Mogadiscio 

 

Les dérives du président Farmaajo s’illustrent notamment lors des élections législatives et présidentielles dans les régions autonomes. Bien que leurs organisations ne soient pas du ressort des autorités fédérales, ces dernières se sont malgré tout impliquées dans plusieurs d’entre elles récemment.

 

Le 22 septembre dernier, l’ancien président somalien Sheikh Sharif Ahmed (au pouvoir entre 2009-2012) s’est vu refusé d’embarquer pour la ville de Kismayo, la capitale de la région autonome du Jubaland. Il devait assister à la cérémonie d’investiture d’Ahmed « Madobe » à la tête de cette province depuis 2013 et réélu pour un troisième mandat. Les autorités fédérales contestent sa victoire et auraient préféré l’élection d’un proche du gouvernement. Madobe est en effet assez hostile au pouvoir actuel à Mogadiscio. Il est cependant soutenu par le Kenya avec qui la Somalie a des relations compliquées au sujet de leur frontière maritime.

 

Le cas du Jubaland n’est pas une première. Au mois de décembre 2018, les élections présidentielles dans l’État du Sud-Ouest ont été marquées par l’arrestation d’un repenti djihadiste et candidat Mukhtar Robow par les forces éthiopiennes de l’AMISOM (African Union Mission in Somalia) sur ordre du pouvoir central. Cela a provoqué des manifestations de soutien à Baidoa (la capitale provinciale) qui ont été violemment réprimées par les soldats éthiopiens. Finalement, Mogadiscio a réussi à faire élire un loyaliste proche du président Farmaajo.

 

Enfin, le 30 septembre dernier, le président de la province du Galmudug, Ahmed Guelleh « Haaf », s’est retiré d’un accord qui prévoyait que les autorités fédérales élaborent le cadre des prochaines élections régionales. Haaf a évoqué plusieurs raisons pour justifier ce retrait, dont celle d’un abus de pouvoir du ministère de l’Intérieur somalien.[1]

 

Ces différentes élections mettent en lumière une situation qui parait inextricable. Plus Farmaajo s’ingénie à concentrer le pouvoir et à intervenir dans les affaires régionales, plus les provinces agissent selon leur bon vouloir, s’accaparant des prérogatives dont le gouvernement central réclame l’exclusivité. Ces divisions déstabilisent le pays et laissent davantage de place aux militants extrémistes d’Al-Shabaab qui contrôlent toujours d’importants pans du territoire et qui profitent des tensions internes pour prospérer.

 

 

Une crise politique que le jeu des puissances régionales aggrave davantage

 

Le pouvoir central n’a pas les moyens de s’imposer par la force aux autorités locales. Il est ainsi « contraint » de recourir à des puissances extérieures comme l’Éthiopie qui joue un rôle majeur en Somalie, tant sur le plan politique que militaire. Arrivé au pouvoir en 2018, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a abandonné le soutien historique d’Addis-Abeba à un système décentralisé en faveur d’un appui accru à Mogadiscio dont il s’est considérablement rapproché, attisant les velléités centralisatrices de Farmaajo.

 

L’Éthiopie et le Kenya possèdent des forces armées en Somalie dans le cadre de l’AMISOM, et notamment dans la province du Jubaland qui a été conjointement établie et soutenue par ces deux pays pour favoriser leurs intérêts régionaux. Aujourd’hui, Addis-Abeba refuse de reconnaître la réélection du président Madobe à la tête de la province du Jubaland, alors que Nairobi le soutient fermement. Il faut dire que le Kenya et la Somalie traversent une grave crise diplomatique au sujet du tracé de leur frontière maritime. Pour cette raison, Nairobi a multiplié les initiatives contre Mogadiscio, en amplifiant par exemple ses échanges officiels avec la province séparatiste du Somaliland. En juillet dernier, le ministère des Affaires étrangères somalien s’était officiellement plaint auprès des autorités kenyanes après que ces dernières avaient parlé du Somaliland comme un pays. Ces critiques n’ont pas empêché le Nairobi d’annoncer l’ouverture prochaine d’un consulat à Hargeysa, la capitale du Somaliland.

 

 

Jeu des pays du Golfe

 

L’implication des pays du Golfe en Somalie, et notamment des Émirats arabes unis (EAU), soulève une nouvelle fois l’insoluble problème du partage des pouvoirs entre la capitale et les États fédérés, et notamment des compétences en matière de politique étrangère. Cela accroît également les tensions entre le pouvoir central et le Somaliland.

 

Engagés au Yémen depuis 2015 auprès de leurs alliés saoudiens, les EAU ont pris d’assaut les pays de la Corne de l’Afrique, dont la province séparatiste du Somaliland. Contrairement aux cinq provinces autonomes qui n’ont aujourd’hui pas (ou plus) de revendications indépendantistes, le Somaliland évolue hors du giron de Mogadiscio depuis presque trois décennies. Bien qu’aucun pays ne l’ait reconnu jusqu’à présent, ce proto-État a été propulsé en première ligne d’un espace géostratégique de premier plan.

 

La société d’État dubaïote DP World a ainsi obtenu la concession du port commercial de Berbera en 2016 où des centaines de millions de dollars devraient être investies. Quelques mois plus tard, Abu Dhabi a gagné le droit d’y construire une base militaire. Les Émirats ont donc considérablement enrichi les liens diplomatiques du Somaliland avec l’extérieur, consolidant encore un peu plus sa position indépendantiste – au grand dam des autorités fédérales.

 

Par ailleurs, les Émiratis se sont également engagés dans la province autonome du Puntland où ils entraînent des forces maritimes depuis 2010. Ils ont également obtenu en 2017 la concession du port de Bossaso au nord du pays. Les présidents Muse Bihi Abdi et Said Abdullahi Deni, respectivement à la tête du Somaliland et du Puntland, multiplient les visites officielles aux Émirats avec qui Farmaajo est en froid depuis son élection. Ces nombreux contacts diplomatiques sont donc vécus par ce dernier comme des camouflets à son autorité.

 

Bien que ni les Émirats ni les autres pays du Golfe ne soient responsables des divisions entre Mogadiscio, ses cinq provinces et le Somaliland, ils ont sans aucun doute contribué à les exacerber. Ainsi, dans les mois qui ont suivi le début du blocus du Qatar par l’auto-proclamé « quartet anti-terroriste » (Arabie Saoudite, EAU, Bahreïn, Égypte) en juin 2017, les provinces du Puntland, du Galmudug, de l’Hirshabelle, et de l’État du Sud-Ouest ont officiellement pris fait et cause pour les rivaux de Doha, s’opposant à Mogadiscio (proche du Qatar) qui avait opté pour la neutralité ; seul le Jubaland ne s’est pas exprimé à ce sujet, bien que Madobe soit connu pour ses accointances avec les Émiratis.

 

 

Répercussions régionales et internationales 

 

Tant que la Somalie n’aura pas trouvé la paix, non seulement la Corne de l’Afrique continuera de subir les conséquences de ce conflit (terrorisme, déplacés, etc.), mais la communauté internationale dont une partie importante de l’approvisionnement énergétique transite par le détroit du Bâb el-Mandeb aura toujours à juguler de nombreux problèmes sécuritaires, notamment liés à la piraterie dans les eaux du Golfe d’Aden.

La situation intérieure du pays étant déjà critique, les puissances étrangères qui exploitent ses divisions fragilisent davantage sa reconstruction et l ‘enfonçent un peu plus dans une impasse constitutionnelle dont il sera pourtant nécessaire de sortir afin de mettre sur pied un modèle politique inclusif, et ainsi espérer l’avancée d’un projet fédéral, aujourd’hui au point mort.

 

 

 

 

[1] le 13 octobre, deux candidats se sont également plaints de l’intervention du gouvernement dans la préparation des élections, voir https://www.garoweonline.com/en/news/somalia/somalia-federal-govts-bid-to-meddle-in-galmudug-polls-faces-backlash


 

 

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

À la Une

From Turkish Economic Miracle to Meltown

Gilles Dorronsoro : L’inquiétante dynamique des conflits civils au Moyen-Orient

1/4
Please reload