La crise du Liban en 5 questions

08.11.2019

Écrit par:

 (Photo: 6 novembre 2019 par AFP - Mahmoud ZAYYAT)

 

 

Flora Pidoux, rédactrice en chef de raison d’état est allée rencontrer Marie-Joëlle Zahar, professeure au département de science politique de l’Université de Montréal et née au Liban, pour parler la situation actuelle dans le pays. Voici un résumé de leur discussion, organisé en 5 questions.

 

1. Que se passe-t-il actuellement au Liban?

 

La population libanaise est dans la rue depuis le 17 octobre pour organiser des manifestations demandant la démission de la classe politique du pays. Les manifestants dénoncent la corruption latente des politiciens. Ce qu’ils appellent une révolution, a pour objectif déclaré de transformer radicalement la gestion politique du pays.

 

Pour l’instant, la population souhaite que les politiciens qui composent le gouvernement soient remplacés par des technocrates pour gérer les affaires de l’État. À terme, il semblerait que plusieurs manifestants exigent la fin du système de représentation confessionnelle et souhaitent un État laïque et méritocratique.

 

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est l’annonce d’une nouvelle taxe sur l’utilisation des applications de messagerie sur base du principe du VoIP (Voice over Internet Protocol) qui prévoyait de faire payer les appels passés via des applications comme WhatsApp. Le but était de renflouer les caisses de l’État. Bien que le gouvernement ait retiré cette mesure suite à la mobilisation populaire, et que le premier ministre Saad Hariri ait annoncé sa démission le 29 octobre, les manifestations font toujours rage.

 

Pour la première fois, il ne s’agit pas d’une mobilisation sectaire, mais bien d’un mouvement citoyen interconfessionnel. Même certains membres de la communauté chiite, dont les dirigeants sont opposés aux manifestations, se sont joints aux manifestations. Les Libanais se sont engagés dans un dialogue, motivés par la gravité de la crise socioéconomique et l’incapacité du gouvernement d’offrir des réponses crédibles. Les conversations qui ont émergé laissent entrevoir un renouveau, un mouvement de citoyenneté civique sur lequel il sera sûrement difficile de revenir.

 

 

2. Comment expliquer ces manifestations?

 

La taxe qui a déclenché le mouvement ne venait que rallonger une longue liste de mesures mises en place par les gouvernements successifs depuis la fin de la guerre civile, qui ont ignoré les besoins de la population. La classe politique est d’abord accusée d’avoir empoché une partie de l’aide à la reconstruction prodiguée par les puissances étrangères et les organisations internationales. Depuis la fin de la guerre qui a duré de 1975 à1989, elle a également utilisé certains de ces fonds à des fins partisanes; les différents politiciens ont notamment utilisé les fonds de leurs ministères pour en faire bénéficier leurs communautés, alimentant ainsi les réseaux de clientélisme confessionnel. Par ailleurs, les politiques économiques ultralibérales adoptées pendant la reconstruction ont visé la réfection des infrastructures et la mise en œuvre de grands projets profitant aux riches Libanais et étrangers, alors que les politiques sociales et services de base — santé, éducation, protection sociale, assistance chômage — ont été négligés. Lors de la dernière conférence de bailleurs de fonds, tenue à Paris en avril 2018, ceux-ci avaient exigé du Liban qu’il entreprenne une série de réformes visant à améliorer la performance de l’État et à lutter contre la corruption.

 

Bien que la relève économique du Liban ait été meilleure que celle de plusieurs autres pays ayant vécu des guerres civiles, le pays est le 3ème plus endetté au monde, avec une dette publique de plus de 150 milliards de dollars, soit 150% du PIB. Et les infrastructures laissent fortement à désirer. L’eau potable n’est pas systématiquement accessible et l’électricité rationnée. L’assurance maladie et les pensions sont inexistantes. L’école publique est mal financée et de mauvaise qualité. Et la crise des déchets n’a pas encore été résolue bien qu’elle dure depuis trois ans.

 

Cette situation s’est aggravée suite à l’arrivée au Liban d’environ un million de réfugiés syriens, une augmentation de la population de près de 25% qui a fait du Liban, le pays qui reçoit le plus de réfugiés au monde proportionnellement à son poids démographique. Bien que les réfugiés syriens ne soient en aucun cas la cause des problèmes, cette rapide et importante augmentation de la population a taxé des infrastructures déjà délitées.

 

Le Liban est un État qui compte peu de ressources naturelles. Et lorsque l’on découvre du pétrole et du gaz au large des côtes libanaises, le gouvernement annonce son désir de faire appel à des entreprises étrangères pour les exploiter. Cette décision est certes motivée par un besoin intense de liquidité, mais cela reste une solution sur le court terme. Il est facile de voir que cette solution ne tournera pas au profit du Liban sur la durée – il suffit de regarder ce qui se passe ailleurs.

 

 

3. Au Liban, qui soutient et s’oppose à ces manifestations?

 

Ce qui est différent dans ces manifestations, par rapport à d’autres mobilisations de masse que le Liban a connues depuis 2005, c’est que pour la première fois, la mobilisation semble vraiment toucher toutes les franges de la population et que cette unité ne semble pas se fragmenter. Hommes et femmes de tous âges, de toute confession (pour rappel, le Liban est composé de 17 communautés religieuses qui sont représentées au gouvernement selon les principes d’un pacte national informel et selon les termes d’une constitution qui consacre le confessionnalisme, soit la représentation des communautés selon leur poids démographique), de tout statut social et de toutes les régions.

 

Il ne faut pourtant pas penser que tous les Libanais appuient les manifestations. Du côté des opposants, on compte des personnes qui profitent du système confessionnel actuel, des personnes qui pensent que les manifestations sont instrumentalisées par certaines forces politiques internes et externes, et des personnes qui s’inquiètent que les manifestations génèrent de l’insécurité, faisant écho à la guerre civile qui a mis le pays à feu et à sang.

 

Parmi les forces politiques opposées aux manifestations, le Hezbollah, principal parti politique chiite classé par plusieurs pays comme une organisation terroriste, est le plus vocal. D’ailleurs, le parti ne cesse d’appeler au retour au calme, promettant des réformes en retour. En effet, le parti profite de la coalition gouvernementale dont il fait partie, car il le rend intouchable tout en lui permettant de faire valoir ses intérêts – notons que la classe politique s’est rangée du côté d’Assad dans la guerre de Syrie (et donc des chiites).

 

Le Hezbollah pense que les manifestations ne sont pas spontanées. Il y voit le signe d’une ingérence de la part de forces opposées au statu quo actuel au Liban et qui voudraient déstabiliser le pays. À noter ici que le Liban a initialement essayé de maintenir sa ‘neutralité’ dans la guerre civile syrienne, reconnaissant ainsi que les différents groupes politiques libanais étaient en profond désaccord quant à ce qui se passait dans le pays voisin. Le Hezbollah, qui s’est impliqué militairement aux côtés du régime du Président Assad, est politiquement allié avec la formation politique du Président Michel Aoun, le Courant Patriotique Libre. L’arrivée au pouvoir du Président Aoun, en octobre 2016 après un vide de 29 mois à la tête de l’État, a signalé le début de la fin de cette ‘neutralité’.  

  

 

4. Quels sont les risques associés à cette révolte populaire?

 

Le risque le plus imminent concerne l’éventuelle faillite de l’État. Plus tôt cette semaine, une délégation de la Banque Mondiale a rencontré le Président Aoun et fait des déclarations très claires à cet effet. Déjà, les établissements bancaires — dont plusieurs appartiennent à des membres de la classe politique — limitent les retraits des particuliers en dollars américains pour éviter l’effondrement de la monnaie.

 

Au plan sécuritaire, il est toujours difficile de savoir à quoi va mener un mouvement de la sorte. Pour l’instant, le mouvement reste pacifiste bien qu’il y ait eu des échauffourées avec des groupes anti-manifestations, que plusieurs pensent appartenir au Hezbollah. Toutefois, dans un contexte si tendu, toute dérive sécuritaire pourrait mettre le feu aux poudres.

 

Depuis la fin de la guerre civile, le Hezbollah est le seul parti au Liban qui a eu le droit de garder ses armes, en ce temps-là destinées à lutter contre la présence israélienne au Liban (Israël a retiré ses forces en 2000). S’il estime que la situation risque de lui nuire sérieusement, il pourrait être tenté d’y recourir; ce faisant, il briserait une promesse faite à sa création de ne jamais utiliser ses armes contre la population libanaise. Quant à l’armée libanaise, qui pour l’instant ne s’est pas confrontée aux manifestants, elle vient de voir le Président Trump suspendre une aide de $105 millions de dollars qui lui était destinée. Ceci l’affaiblit encore plus face à un Hezbollah bien armé.

 

 

5. Qu’en est-il de l’international?

 

Bien que l’on parle peu du Liban dans les médias, le Liban est un pays clé pour la stabilité de la région.  C’est pour cela que la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) est l’une des plus grosses missions de l’ONU avec près de 12 000 soldats, et que, contrairement à d’autres missions de l’ONU dont les forces proviennent principalement des pays du Sud, les contingents de la FINUL proviennent principalement des pays occidentaux.

 

De nombreux chefs d’État et de gouvernement ont appelé à la mise en place d’un nouveau gouvernement le plus rapidement possible. Pour les puissances occidentales, l’instabilité au Liban est un risque qu’il faut éviter coûte que coûte.

 

Même Israël qui, pourtant, préfèrerait défaire le Hezbollah, a tout intérêt qu’un nouveau gouvernement soit formé. Considérant l’état des pays voisins et le risque que tout vide politique soit comblé par l’émergence de groupes islamistes radicaux, un ennemi connu serait plus désirable qu’un vide sécuritaire.

 

En d’autres mots, personne n’est intéressé par la refonte du régime, sauf les Libanais.

 

 

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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