Relations internationales : le défi pour les historiens d'organiser le passé récent

19.11.2019

 (Image: Clocks par Giallo)

 

Quels sont les défis, pour les historiens, d'organiser historiquement le passé proche des relations internationales? C’est la très intéressante question qui a été abordée par Maurice Vaïsse, historien français prolifique et de renom, qui réactualise chaque deux ans son ouvrage le plus connu : Les Relations internationales depuis 1945, traduit en une dizaine de langues. De passage à Montréal pour faire la promotion de sa 16e édition et invité par le GIHRIC, il s’est arrêté à l’UQAM, le 3 octobre dernier, pour nous entretenir sur le défi d’écrire sur les relations internationales contemporaines.

 

Pour les historien-nes, organiser le passé récent est une question sensible. Pourquoi? Parce que la périodisation du temps est au cœur de leurs préoccupations : leur tâche principale est d’organiser les temps passés pour une meilleure compréhension commune. Elle est donc très souvent source de débats, et de remises en question parfois houleuses. « Pour les périodes anciennes, le recul nous permet de mieux les caractériser même si quelquefois l’on tente de les recatégoriser. Pour les périodes récentes, et encore plus pour les dernières années qui viennent de se passer, c’est extrêmement compliqué », a-t-il expliqué.

Lui qui prépare déjà la 17e édition de son livre qui devrait sortir en 2021, nous en a fait la démonstration avec la périodisation de l’après-guerre froide qui fait encore débat. Si l’après-guerre froide immédiate commence à faire consensus, ce n’est pas encore le cas de toute la période suivant le 11 septembre 2001 et cela l’est encore moins pour la décennie 2010 qui s’achève. « Comment ne pas se tromper sur l’évaluation des inflexions et des tournants importants de l’histoire? Je ne suis pas toujours sûr d’avoir réussi. C’est une remise en question fréquente pour moi », confie-t-il.

 

 

Trois ou quatre sous-périodes?

 

Pour l’historien, la trentaine d’années qui suit la guerre froide devrait être divisée en trois, peut-être quatre sous-périodes. Les deux premières périodes sont plus faciles à délimiter en raison d’évènements marquants qui permettent d’établir une frontière plus nette.

 

C’est le cas de la décennie de l’après-guerre froide immédiate (1992-2001). On est ici entre la chute de l’URSS et les attentats du 11 septembre 2001. Outre la fin de la guerre froide et ses impacts, ainsi que le triomphe des États-Unis et de l’économie de marché « ce qui marque avant tout la période c’est qu’on est à la recherche d’un nouvel ordre mondial. Ce n’est vraiment pas la fin de l’histoire comme certains ont pensé », a-t-il fait valoir.

 

La même relative simplicité de l’exercice peut se vérifier pour la période suivante (2001-2008). « Oui, il y a la guerre contre le terrorisme, mais c’est aussi une grande remise en question de l’empire américain. On voit poindre les premières prémisses du désordre international qui suivra », souligne l’historien. « Car le profond catalyseur de changement, enchaîne-t-il, c’est la crise économique de 2008. Elle initiera les profonds bouleversements dans l’ordre international que nous subissons aujourd’hui. »

 

Pour la période qui suit la crise économique de 2008, c’est là que ça se corse et qui fait le plus débat. Sommes-nous face à une ou deux périodes? Si 2008 marque le début d’une réévaluation de la puissance dans le monde, à partir de 2013, s’ouvre une période assez chaotique. Non seulement renoue-t-on avec la multipolarité, mais s’en suit une course aux armements. Et encore plus important, l’idée d’affrontements militaires directs entre grandes puissances réémerge. C’est aussi le retour en force d’une question que l’on croyait réglée : le nucléaire. « On assiste au retour de la guerre sous toutes ses formes », observe Maurice Vaïsse.

Mais pourquoi ne pas faire de la période débutant avec la crise économique de 2008 et se poursuivant jusqu’à présent une seule période? « J’ai remarqué depuis 2013 un changement dans la nature des relations internationales, répond-il. On assiste à un rejet de plus en plus clair d’un ordre international occidental et on assiste à des affrontements multiples ».

 

L’historien pointe bien sûr la Crimée et le conflit entre la Russie et l’Ukraine. Il note aussi la guerre en Syrie qui a pris des proportions extraordinaires. Mais le facteur fondamental, juge-t-il, c’est le retour de la possibilité de guerre directe entre grandes puissances, « ce que l’on n’avait pas vu depuis la Seconde Guerre mondiale. Depuis 2013, on est entré dans une nouvelle ère de chaos international où tout est possible ».

 

Pour l’historien, ce sera probablement le prochain évènement marquant qui nous permettra d’avoir une perspective plus nette sur la période que l’on vit actuellement. « Car nous vivons dans une période chaotique assez difficile à caractériser : on ne saurait si elle est multipolaire, bipolaire, voire apolaire. Ça devrait se préciser au cours de la prochaine décennie », prévient-il.

 

 

Des thèmes transversaux pour mieux comprendre

 

Pour faciliter la lecture et la compréhension de cette périodisation de l’histoire récente, Maurice Vaïsse estime qu’il est important d’y aller aussi par thèmes transversaux. Cela permet une compréhension plus fine des choix effectués et des forces profondes qui mobilisent l’activité humaine.

 

Il y voit cinq grands thèmes incontournables. D’abord l’économie, avec en son cœur le cours du pétrole qui mène en partie le rythme et les fluctuations. Mais aussi les négociations entre grandes aires géographiques, qui sont au centre de la crise du multilatéralisme actuelle. « C’est vrai pour le commerce, mais aussi pour le climat », dit-il.

 

Viennent ensuite les questions stratégiques et militaires, que nous avons déjà abordées. Puis les relations entre grandes puissances, essentielles à toute bonne compréhension des relations internationales. Car ce sont elles qui imposent les mouvements internationaux.

 

« D’un côté, on a un président américain bouscule l’ordre international, critique l’OTAN (alors qu’après 70 ans d’alliance, il devrait l’encenser) et critique l’Union européenne. C’est très choquant pour les Européens, car ce sont les Américains qui en ont favorisé la création », explique-t-il. « De l’autre côté, le retour de la Russie joue un rôle capital, car elle s’impose partout : en Syrie, voire en Afrique ». 

Vient ensuite toute la question du Moyen-Orient qui met à l’avant-plan toute la difficulté croissance de régler les affaires du monde par la diplomatie. « On est incapable de mettre fin au chaos généralisé dans cette région et qui empoisonne aussi l’Europe, notamment avec la crise migratoire », juge-t-il.

 

Et finalement l’Asie : « ce continent est au centre d’une tendance très forte, le renouveau, non seulement du nationalisme, mais de l’autoritarisme ». Ce n’était peut-être qu’une omission involontaire, mais la Chine est restée dans l’angle mort de l’analyse de Vaïsse sur l’histoire actuelle. Une omission peut être accidentelle, mais étonnante, quand on sait qu’elle est devenue la principale puissance révisionniste du système international actuel.

 

 

Les constances plutôt que les apparences de changement

 

Mais au-delà de cet exercice de périodisation nécessaire, qu’est-ce qui pousse Maurice Vaïsse à réactualiser de façon aussi fréquente son ouvrage? « C’est l’évolution tout à fait incroyable des relations internationales depuis la fin de la guerre froide qui me pousse à le faire ». Et d’ajouter que c’est surtout en raison de la nature du travail qui a profondément changé au cours des derniers vingt ans.

Au tournant des années 2000, plusieurs grands éditeurs, dont Le Monde, ont cessé la publication de leurs chronologies annuelles. Ce qui amplifie le rôle des historiens à évaluer l’importance des évènements des temps présents. « Ça nous force à effectuer une veille documentaire permanente. Il n’y a plus de filet de sûreté pour s’assurer que l’on cite les bonnes dates », explique-t-il.

 

Mais ce qui est sa source de motivation la plus profonde, c’est le travail qu’il fait à relativiser le temps présent. « À entendre les nouvelles, on pense que l’on est constamment au bord de la catastrophe. Pourtant on a vécu des périodes infiniment plus dramatiques! », lance-t-il.

 

À ce titre, Maurice Vaïsse indique que sa boussole d’analyse pointe bien plus sur les constances et permanences que sur les apparences de changement. L’historien nous donne deux exemples brûlants d’actualité.

 

D’abord le Brexit. À titre de directeur de la Commission pour la publication des documents diplomatiques français, il vient d’éplucher les archives diplomatiques de 1974. Il remarque à quel point, dès le départ, les diplomates britanniques se plaignent de leurs conditions d’entrée négociées l’année précédente. Bien qu’il n’aille pas jusqu’à dire que l’on pouvait déjà prévoir le Brexit, il constate que les Britanniques se plaignent déjà avec vigueur : « Ils disaient déjà que c’était trop contraignant, qu’il y avait perte de souveraineté, etc. Les arguments sont absolument les mêmes qu’aujourd’hui », révèle-t-il.

 

Puis Donald Trump, avec lequel il fait la même analyse. « Les politiques à caractère protectionniste, le problème du partage du fardeau à l’OTAN, etc. Ce sont des thèmes déjà présents à l’époque de Nixon. Ce n’est que l’expression qui est beaucoup plus brutale avec Trump, mais elles ont été de toutes les administrations précédentes », évoque-t-il.

 

Tout ça permet donc à Maurice Vaïsse de croire que l’utilité de l’histoire des relations internationales est qu’elle permet d’éclairer le présent. « L’histoire nous permet de mieux comprendre les origines de ce qui se passe aujourd’hui et, surtout, elle permet de le relativiser, fait-il valoir. L’histoire doit aider les hommes à prendre de la hauteur et à mieux vivre le présent ».

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent pas raison d’état

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